«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté... pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle? que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?»
Pendant que John Plug interrogeait à sa manière le destin, M. et Mme Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau.
«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle. Nous ne pouvons rien dire de plus.
—C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait guère.
—Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et de cela notre ami est incapable.
—Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience conjugale, ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas: il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante.
—Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise, je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole, pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes... Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non.
—L’aime-t-il?... voilà!
—Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à fait.
—Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque jour et se détruisent pour renaître le lendemain: il se montre si imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé, lui que nous aimons tant!»