XXV
C’est l’automne sur Villedon, un merveilleux après-midi d’automne. La vue que l’on a des fenêtres de sa chambre sur le bois jaunissant à peine plairait à Mathieu s’il pouvait s’intéresser aux spectacles du monde, mais en ce moment ses yeux ne regardent nulle part, ses yeux ouverts ne reçoivent rien de la beauté des choses, ils sont plus fermés que sous le poids du sommeil.
Un pas léger, la porte s’entre-bâille. Une voix douce s’excuse tendrement:
«Vous m’avez attendue?
—Je vous attends toujours...
—Comme d’habitude, des questions stupides, au dernier instant: il veut savoir ce que je pense du départ de la troupe, vers la fin de ce mois; il propose une saison d’hiver dans le Midi... Ah! que le cirque aille faire sa saison en Sicile ou en Finlande, que m’importe: je saurai toujours m’échapper! Le soleil, je le trouve ici, Mathieu, auprès de vous.»
Ils s’entretiennent d’eux-mêmes, d’abord; elle décrit son espoir, elle dit sa joie; il répond en souriant; elle lui prend les mains.
«Je veux que vous le compreniez: malgré les entraves, malgré tout ce qui m’enchaîne là-bas, tant d’heures chaque jour, je me sens libre! Votre seule présence me rend libre et le désir et la promesse d’une prochaine rencontre. C’est une autre femme qui agit, qui parle quand vous êtes ailleurs, mais c’est la même qui pense à vous. Parfois un peu d’agacement, un sursaut que je réprime... alors je me dis: quelques minutes encore, patientons encore quelques minutes, et je serai libre! je le trouverai dans sa chambre, je reverrai son bon sourire, son bon regard et j’entendrai sa voix! Pour ce bienfait, ce n’est rien que j’endure. Et j’accomplis ma besogne, scrupuleusement, je reçois des ordres, je discute avec Joy-for-ever, peut-être avec Boucbélère, sans dégoût, presque sans hâte, sachant ce que je sais.
—Ma précieuse amie, cela ne vous empêche pas de souffrir par ma faute! Lorsque j’y songe, et j’y songe sans cesse, je m’en désole. Je me dis que je suis allé vers vous pour vous faire souffrir encore: comment n’en aurais-je pas de la peine?
—Oh! mon libérateur!»