A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord, épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient, semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leur interdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien. On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues, assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables, sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner.
Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple, disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur chambre.
Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion, trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les célèbres mamelles de la chèvre Amalthée.
Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux.
Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante... Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autre sous sa graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre, emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble?
Boucbélère se pencha vers Mathieu:
«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient douze, je les appellerais mes douze apôtres.»
Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour illustrer par quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas.
Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri que l’orateur désignait du doigt...
«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne... nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...»