Sur la table, je vis le chapeau de Carletti. Carletti était resté chez Maria. Je m'en doutais. Dans le coin, par terre, il y avait le vieux sous son drap. Je m'agenouillai devant lui. Je le tâtai. Il achevait de tiédir. Ses mains étaient déjà froides… Non, il ne serait pas trop lourd, mais que de saleté partout! Je posai la lanterne sur la table et me mis en devoir de faire la toilette du vieux Smith.
Au travail!
D'abord, j'ouvris toute grande la porte du saloon, puis, avec une grosse éponge mouillée qui servait à laver les bidons et les lampes, je nettoyai, du mieux que je pus, la face du cadavre.
C'était épouvantable, vous savez, cette figure bleue et rouge, éclairée par le rond doré de la lanterne! Mais on avait du cœur, on ne rechignait pas à la besogne. On était jeune.
Tout de même! Comme van Horst l'avait abîmé! Pourquoi ne l'avoir pas tué proprement? J'avais vu tuer des bêtes et des hommes avec effusion de sang ou par la méthode sèche, mais il y avait toujours la manière… et je pensais que, cette fois, van Horst avait manqué de soin.
Seul, dans le saloon de la Fourche, parmi les odeurs de pétrole, de sang et de whisky, je lavais le vieux Smith. Peu à peu, il me venait une sorte d'affection pour cette pauvre chair morte et je caressais plus tendrement, avec la grosse éponge, les vieilles joues lâches et ridées.
Quand il fut propre, je mis une chaise contre le mur et l'assis dessus. Je le calai de mon mieux afin qu'il ne glissât pas. L'ayant ainsi mis de côté, il fallait encore nettoyer le sol et le mur.
Le mur d'abord. Ce fut l'affaire d'un instant. La tache s'effaça vite. Puis, je voulus nettoyer le plancher, et m'en fus de nouveau remplir mon seau dans la forêt. Je laissai la lanterne sur la table.
Je revenais quelques instants plus tard, le seau plein et l'éponge que j'avais rincée nageant dedans, lorsque j'entendis un cri affreux. J'accourus et vis un spectacle que j'avais en quelque sorte concerté sans le vouloir.
Sur la chaise, mon vieux mort, les jambes tordues, la mâchoire tombée, la bouche grande, atroce! Ses blessures ne saignaient pas, mais elles marbraient sa figure horriblement. Tout cela jauni par la lanterne. Et, à la porte de leur chambre, dans la pénombre, Carletti regardant par-dessus l'épaule de Maria : Carletti dévêtu, le visage embarbouillé de boucles grasses, et Maria en chemise, rassemblant ses chairs d'un geste épouvanté, les jambes nues, les cheveux épars, vraie figure de la peur, tandis qu'à l'autre porte, celle de mon taudis, j'entendais Jimmy qui grattait en pleurant d'effroi.