Que voulez-vous!… le ciel change!

Les Chinois partis, on découvrit, plus haut dans le Yellow-Creek, d'autres alluvions, et l'on se remit à la chasse de ces étincelles froides qui chauffent mieux que les plus beaux feux de joie et plus longtemps que les flammes de l'enfer. Ainsi, le pays se civilisait et, pour montrer que la nature était tout à fait détrônée, que le règne des brises joyeuses et des parfums de fleurs était fini, comme on plante un drapeau sur une redoute prise, une femme de San Francisco, Maria, fonda le bar de la Fourche.


C'était une maison en bois, bâtie vite, où le vent pouvait entrer comme chez lui. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée composé de trois pièces. L'une, le saloon, prenait presque toute la place. Buvette, salle de jeu, salle de bal, lieu d'oubli par excellence, son atmosphère restait constamment imprégnée d'une âcre odeur de tabac à laquelle se mêlaient des relents de boisson et de pétrole.

Le lendemain même de mon arrivée, je cherchai du travail. Vous comprenez, je ne voulais pas me faire entretenir par van Horst, et Maria m'ayant proposé, moyennant rétribution honnête, d'être son « garçon de salle », j'acceptai l'offre. Je couchais, derrière le saloon, dans une chambre de débarras, au milieu du chaos des inutilités hétéroclites qui sont le rebut d'un campement de mineurs… Par terre, sur une paillasse, il y avait Jimmy, le fils de la patronne, et, les nuits de lune, ses cheveux jaunes tachaient l'ombre.

Ah! le bar de la Fourche!

Ce seul nom me rappelle tant d'heures funestes! tant de tragiques choses! J'ai encore dans l'oreille les prophéties que faisait le gros Kid d'après le Livre qu'il affectionnait!

« N'usez d'aucune violence, dit l'Eternel, et ne répandez pas le sang innocent dans ce lieu. »

Des gestes, des exclamations, des soupirs du passé me reviennent à la mémoire…

« J'ai juré par moi-même, dit l'Eternel, que cette maison sera réduite en désolation! »