XIV.
Nous buvions depuis une demi-heure, van Horst et moi, comme deux vieux amis. Maria me regardait d'un air sévère. Son garçon de salle ne devait pas consommer avec les clients. Oui! mais je pense que van Horst eût difficilement souffert une observation. Il avait le ton un peu péremptoire.
Pour assurer ma présence à sa table, il parla fort et engagea la conversation comme si nous venions de nous retrouver à l'instant.
— Eh bien, Olivier! t'es-tu fait des amis dans ce vilain trou?
— J'en ai déjà un, dis-je à voix basse : le fils de la patronne. Un drôle de garçon! Ah! tenez! le voilà!
Mon nouveau camarade, Jimmy, arrivait dans la salle en courant. Imaginez un enfant de quinze ans, un enfant, un petit enfant. Il était faible d'esprit et, à la Fourche, on le considérait, à tort, comme un imbécile. Par quelle fâcheuse distraction Maria l'avait-elle eu? mystère! mystère analogue à celui de la provenance du Napoléon d'Epinal. Un jour, Maria, qui vivait alors à San Francisco, avait accouché de Jimmy. Durant sa grossesse, elle ne cessait, paraît-il, de s'ébahir. Elle s'était délivrée de ce fardeau comme une vache met bas, avec résignation. On avait baptisé la chose du nom de Jacques, alias James, de là Jimmy. Pierre en était-il responsable, ou Jean, ou Georges? Maria ne savait pas, mais elle accusait vaguement de ce forfait un passant riche qui avait couché une nuit à Frisco, une seule, dans l'hôtel où Maria était servante.
D'aucuns tenaient Jimmy pour fou et d'autres pour idiot. Ils faisaient preuve d'un esprit court. Si je le dis, c'est que j'en sais à son sujet, plus long que personne.
L'homme se développe suivant sa nature héréditaire et un peu sous l'influence de son milieu ; eh bien! Jimmy, dont l'enfance avait eu pour compagnons les arbres, les bêtes et les jeux d'air de la forêt, Jimmy, sur qui la patronne, absorbée par le soin de son commerce et de sa prostitution, veillait peu, Jimmy, attiré dans ce monde par un père de hasard, avait, sans doute, au for de sa petite âme en genèse, choisi de grandir et de vivre selon la loi de ses premiers amis, les plantes, les ruisseaux, les bêtes familières et non suivant la loi des humains.
Grand, mince, d'une minceur extraordinaire, son profil était pur et beau, sa face d'un ovale un peu trop marqué, son teint rose et sa main longue. Toujours bien portant, quoique sa mère s'obstinât à le croire maladif, et toujours un sourire aux lèvres, ses grands yeux bleus qui regardaient doucement autre part lui donnaient un charme singulier.
On l'habillait de rencontre, trop court ou trop large, et ses vêtements ne tenaient à son corps que par un extraordinaire harnachement de fils, de cordelettes et de bretelles qu'il arrangeait lui-même avec une habileté sans pareille, car il connaissait les nœuds des lianes dans la forêt. Il relevait ses manches jusqu'au coude, il marchait pieds nus, ne pouvant supporter sabots ni souliers ; son cou était nu, sa chemise très échancrée et sa tête nue, toute jaune, portait un casque de mèches lourdes et lisses où se mêlaient des graines et des fleurs. Chaque dimanche, Maria lui brossait la tignasse avec une brosse de chiendent. Tout entier, il figurait une façon de sylvain chaste et blond, un Adonis de sous-bois.