Quand l'homme lui déplaisait par trop, Maria rendait les trois dollars en murmurant :

« Je regrette beaucoup. »

Mais le cas n'était pas fréquent. Je ne me souviens guère que d'un seul soupirant évincé. Il avait la gale.

Quoi qu'il en fût, Maria examinait toujours la somme à l'avance. Je crois que son plus vif dégoût n'eût point résisté à une prodigalité.

Lorsqu'elle devait dormir en compagnie, la patronne m'appelait d'un signe et me disait :

« Tu mettras dans la chambre une bouteille, la cruche d'eau et deux verres. »

Le lendemain, elle me donnait trois cents. Petits bénéfices.

D'autre part, les joueurs de poker étaient pour moi de bons clients. Le gros gagnant de la soirée me laissait toujours quelques pièces. A la fin du mois cela composait une somme.

Le temps passait ainsi, à la Fourche, et je ne m'ennuyais pas trop… d'ailleurs s'ennuie-t-on jamais, à seize ans? Tous les quinze ou vingt jours on consacrait la soirée à lire les journaux. Kid était notre lecteur. Il s'interrompait parfois pour glisser entre deux nouvelles une prophétie de son cru, et Nicodemus Holly lui coupait aussitôt la parole avec une plaisanterie souvent fort amusante mais à l'ordinaire obscène ou, pour le moins fangeuse.

Enfin, l'on se battait à la Fourche. Habituellement les querelles finissaient en criailleries. Tout le monde étant content du sort, les couteaux restaient dans les poches. Lorsque l'affaire était sérieuse, on la vidait sous l'inoubliable feuillage de Big Ben, le cèdre géant. Cinq ou six spectateurs seulement ; j'avoue que j'en étais toujours. Les autres ne se dérangeaient pas, sauf pourtant Jane Holly, spectatrice assidue de ces duels à coups de poing.