A cet homme, il manquait une vertu essentielle dans le pays où nous vivions : la violence.
Jean Caldaguès, au moral comme au physique, était fort, mais pas violent. Il se désintéressait trop des ennuis quotidiens, il haussait trop souvent les épaules ; là où van Horst eût tiré son couteau, Caldaguès souriait. Quel délicieux compagnon! Riche, il nourrissait son frère, le passant, l'étranger, l'inconnu ; pauvre, il payait cher les bienfaits de la veille. En vérité, l'ingratitude avait été si dure, si parfaite, que cela pouvait à peine se croire, mais de ce temps malheureux il gardait un souvenir sans haine. Lorsqu'il en parlait, il pâlissait un peu, comme font les enfants qui se remémorent un mauvais songe.
Un soir, à la buvette, il remercia van Horst en termes chaleureux de ce qu'il avait joué, à son égard, le rôle du bon Samaritain.
« Je sortais d'un accès de fièvre… Je vivais à peine… Sans votre aide… »
Deux verres pleins de whisky tintèrent l'un contre l'autre ; et ce fut tout : van Horst relégua Jean Caldaguès parmi les indifférents dont il ne s'occuperait plus, et pourtant je crois qu'il lui voulait certain mal de m'avoir ainsi accaparé. Il n'y avait pas là de ma faute. On reste de son pays, surtout quand jamais on ne le vit, et cet homme qui m'apportait des façons de parler, des mots d'argot, des plaisanteries de la terre de France, m'était devenu, non seulement sympathique, mais presque nécessaire. Et puis, n'oubliez pas que j'étais un enfant. Cette douceur tranquille me séduisait parmi tant d'âmes brutales. Marchant avec moi en forêt, Jean Caldaguès discourait des arbres et des fleurs avec un sentiment fraternel bien différent de l'impériale assurance qu'avait mon autre ami Vincent van Horst.
Trois mois durant, il ne se passa rien à la Fourche. Le gros Kid citait toujours la Bible ; Holly, pour montrer qu'il ne perdait rien de sa souplesse, mettait, de temps à autre, son pied droit derrière sa nuque ; Mosé, furtif et poli, paraissait à date fixe pour nous apporter des provisions : farine, whisky et porc salé ; Carletti roucoulait chaque soir de petites chansons où il était question de lune, de bien-aimée et de l'incomparable ciel d'Italie ; Jane semblait tempérer un peu ses fureurs érotiques ; Maria tricotait avec placidité ; enfin, je ne voyais presque plus Jimmy qui passait toutes ses journées perdu dans les bois. Calme, grand calme. Ni blessures, ni batailles. Seul, van Horst avait l'air triste, mais je savais les changements d'humeur de mon ami et ne m'en inquiétais guère.
Le temps s'écoulait donc le mieux du monde, quand, un soir que Caldaguès et moi, nous rentrions en chantant, la hache sur l'épaule, le court entretien que j'eus avec lui me secoua jusqu'aux moelles.
Nous parlions d'Annie Smith. Caldaguès, comme tous les gens de la Fourche, causait souvent avec elle, et je dois dire que van Horst ne s'en montrait pas stupidement jaloux. Il était dans une de ses crises de silence où l'on eût dit qu'il regardait longtemps pour mieux voir, quitte à agir ensuite plus brutalement.
— C'est la seule femme d'ici! la vieille Maria est un paquet et Jane Holly un monstre!
— Tu as raison, répondit Caldaguès qui s'interrompit de chanter en patois languedocien, son air favori : « Aquéli mountagno… » Tu as raison, elle est délicieuse!