Ah! les beaux arbres qui poussaient sur le versant de la montagne! de beaux arbres fortement attachés au sol, couverts de mousse, chargés de nids, peuplés par les écureuils à panache roux, et pleins de chansons. C'est à leurs pieds, c'est dans leurs branches que travaillait Caldaguès.
« Nous sommes du même pays, Saruex ; il faut m'accompagner quelquefois. Nous parlerons français. Voilà qui est bon : parler français loin de France. »
Je me liai vite avec cet homme à la figure ouverte, au regard clair. Je ne me lassais pas de le voir travailler et, souvent, je l'aidais de mon mieux. Il maniait la hache de façon superbe, avec aisance, avec force, presque en souriant. L'effort, chez lui, semblait dédaigneux.
Jean Caldaguès était un gaillard mince et brun, élégamment musclé ; un type de Français que j'ai revu depuis : celui du Méridional tranquille. Né en Provence de parents toulousains, il ne paraissait pas sortir d'un champ de foire, comme tant de ses compatriotes ; sa force sans apparat, sourde, toujours prête, ne se manifestait pas inutilement. Un visage osseux, les cheveux châtain foncé, la moustache fine, le menton modelé avec soin, la peau olivâtre ; tout cela éclairé par des yeux d'un vert sombre, à l'expression douce, et qui souriaient.
Le soir, lorsque nous rentrions, il entonnait des chansons provençales ou me racontait des histoires qui n'avaient pas de fin. Oui, le retour dans la forêt était charmant, à l'heure tiède du crépuscule, mais combien plus belles les journées!
Joies! belles joies de l'effort, la hache en main! La cassure des grosses branches, l'agonie et la mort du cèdre, le fracas prodigieux des grands troncs qui coulaient contre le flanc de la montagne par les glissières frottées de pétrole, tout cela formait un concert démesuré, quelque chose de vigoureux et de sûr comme des jeux de héros. Gémissements des arbres écuissés, plaintes des scies, murmure du vent dans les vieilles futaies, chant des cascades… Ah! l'inoubliable ensemble d'harmonie!
Entre Caldaguès et van Horst, je partageais mon temps également, mais je ne songeais guère à les comparer.
Caldaguès montrait toujours un contentement de vivre qui rappelait bien ses origines. Van Horst, durci par l'épreuve, était un homme unique, une singularité ; Jean Caldaguès, le charmant exemple d'une façon d'être. Il fut sympathique à tous. Sa bonne humeur, sa plaisante verve, étaient de meilleur aloi que les pitreries de Holly, et, inconsciemment, je pense, on lui savait gré d'avoir, à l'encontre de tous nos camarades, un charme reposé de qualité assez fine.
Les premiers temps, je ne pouvais oublier son affreux regard de détresse lors de notre première rencontre.
Un soir qu'il parlait avec van Horst, il nous conta, sur un ton très dégagé, ses aventures. Je m'étonnai qu'il y eût survécu. Dangers, traverses, maladies, batailles, accidents, fuites et poursuites, infortunes et jours heureux, hauts et bas, il avait tout connu.