Elle se tut. Elle maniait fébrilement le manche d'un balai qu'elle allait me tendre, elle regardait autour d'elle la pièce vide. Le vieux Smith travaillait ce jour-là au Yellow-Creek et n'était pas encore rentré. Maintenant Annie ne trouvait plus rien à dire. Avec le talon de son soulier, elle battait le plancher. Moi, je restais devant elle, ne soufflant mot, et me sentant un peu stupide. Si nous avions su au juste comment nous exprimer l'un ou l'autre, certes nous l'eussions fait, mais nos pensées ne se formulaient pas, nous étions mal préparés à cette rencontre sans témoins, et nous souffrions.
Je la sentais souffrir, elle se trahissait par des gestes exaspérés, par un regard, par un pincement des lèvres. Il s'en fallait vraiment de peu que je la prisse en pitié, mais quoi! expliquer ces émotions moins qu'à demi conçues… c'était impossible.
« Vous avez quelque chose à me dire, Annie Smith? »
Sa bouche tremblait.
« Tu as quelque chose à me demander? » fit-elle.
Je réfléchis un instant.
« Oui, » murmurai-je.
Et, prenant soudain mon parti :
« Dites-moi, mademoiselle Annie, qui aimez-vous? »
Elle se redressa, jeta le balai qu'elle tenait en main… je crois qu'elle eut un petit rire. C'était encore l'orgueil, tout l'orgueil ; puis elle s'assit sur un escabeau et, la figure dans les mains, se mit à pleurer.