Vivrait-on dans un désert ou sur le sommet d'une montagne, il est agréable de savoir si le reste du monde est toujours à sa place. Or, on pouvait, à la rigueur, faire partir des lettres, en même temps que le poisson de la rivière ou par l'entremise des ouvriers de passage qui allaient des mines vers les villes, mais le diable était de recevoir des nouvelles du dehors. Les immigrants n'avaient que des journaux vieux de trois semaines, et, quand les bateaux revenaient par la Columbia, ils auraient aussi bien pu nous rapporter, tant ils faisaient d'escales, des gazettes du temps d'Abraham!
Certain samedi soir, un voyageur, monté, me donna, en reconnaissance de quelque petit service, des journaux qui ne dataient que du début de la semaine. Je parvins à les vendre un dollar pièce. Un dollar! Cinq francs! Pensez donc! Cela me fit réfléchir, et, bientôt, l'idée germa.
Je vivrais sur la curiosité publique. En me serrant le ventre, en supprimant un verre de whisky sur deux, en ne touchant jamais une carte, j'arriverais à faire assez d'économies pour louer un cheval. Une fois le cheval loué, j'irais à Skykomish prendre les journaux (ce serait trois jours et demi de voyage), et, de retour, je les vendrais à bénéfice. Dans six mois, j'aurais les poches pleines!
Sans tarder, j'entrepris la réalisation de mon projet. Je ne fis qu'un saut jusqu'à la buvette, puis quand le nègre qui servait s'approcha, je haussai les épaules d'un air supérieur et sortis avec dignité en disant :
« Au fait, je ne prendrai pas mon whisky aujourd'hui! »
J'avais affronté la tentation ; je l'avais vaincue… c'était quatre cents de gagnés…
Mais voilà! nos rêves n'ont jamais prévu l'accident!… A l'instant où je franchissais le seuil de la buvette, une carriole venait au grand trot. J'étais si absorbé, que je ne sus me garer à temps. Je tombai. La roue me passa sur le bras, et mon bras cassa net…
III.
J'ose à peine l'avouer, mais, très certainement, je dus m'évanouir, car, en ouvrant les yeux, je me trouvai couché dans une petite chambre que je ne connaissais pas. Elle était pleine de soleil ; un oiseau chantait au dehors. Je me souviens aussi, à la façon vague dont on se souvient des rêves, d'un faible bruit de rire que j'entendis tout près de moi.
Qu'était-il donc arrivé? J'essayai de me retourner dans mon lit. Une vive douleur m'arrêta. Ah! oui!… mon bras cassé!… Aussitôt, je me rappelai mes beaux espoirs : le cheval, les journaux!… Misère!