On employait trois mille ouvriers au chemin de fer. Le pays n'étant pas très plat, nous avancions lentement. Il fallait d'abord remplir les trous, c'était l'affaire de la première équipe ; puis la seconde équipe venait approprier l'ouvrage et rendre le terrain plan ; la troisième équipe posait les rails ; la quatrième… mais cela vous est égal, puisque j'étais dans la seconde.

Ici, une parenthèse, car il convient, je pense, que je décrive un peu cet Olivier Saruex dont je parle.

Olivier Saruex…

Eh bien, figurez-vous un jeune homme très mince, très sec, assez vigoureux. De la force nerveuse, rien d'autre, mais qui me rendait résistant, quoique j'eusse l'air presque chétif. J'étais de petite taille et fort agile. Des cheveux noirs, des sourcils noirs et broussailleux, des yeux bleu foncé, qui paraissaient d'encre vers le soir ; une bouche mobile, la mâchoire très dessinée, de belles dents (mon orgueil) ; le teint hâlé, du sang sous la peau ; pas un poil aux joues ; des mains maigres, des bras maigres, de petits muscles durs ; une forte pince dès que je tenais un cheval sous moi. Quant à mon apparence, je ne sais pas, c'est difficile à dire, mais il me semble que je devais avoir l'air assez décidé et, parfois, un peu rêveur… Rêveur, oui… et je parlais d'une voix basse et douce.

Me voyez-vous?

Or, il est peut-être bon pour un rentier de compter ses revenus, ou pour un acrobate de marcher sur les mains, la tête en bas, puisque c'est là leur destinée, mais pourquoi un gars de seize ans vivrait-il l'échine courbée, mettrait-il de la terre là où il en manque, et inversement, quand son âge l'autorise à courir dans les bois?… D'ailleurs inutile de récriminer… lorsque j'y pense, cette époque de ma vie me paraît lointaine, à tel point qu'elle n'a plus pour moi qu'un intérêt dramatique, celui, à peu près, que l'on trouve au cinquième acte d'une pièce, le lendemain du spectacle.

Pourtant je me souviens, comme si c'était hier, de l'abominable fatigue qui m'accablait à la fin de chaque jour. Quand je tombais sur mon lit, j'étais fait tout entier d'une seule douleur, et je n'avais qu'à penser à une partie de mon corps pour en souffrir aussitôt.

Un soir que j'enrageais plus encore que de coutume, je me décidai à changer de métier, et voici l'idée que j'eus.

De cette idée, je suis encore fier : d'abord, parce qu'elle avait des chances de réussir et, qu'en somme, elle réussit (au bénéfice d'autrui, je l'avoue), puis, parce qu'elle était fille d'une ambition pratique, non d'une rêverie d'idéologue.

Il manquait beaucoup de choses dans notre camp ; mais une, tout particulièrement, nous faisait défaut.