J’ai vécu une journée atroce. Les petits ennuis bas, les contrariétés, les mesquineries, semblaient s’y être donné rendez-vous. Je me suis disputé avec ma concierge. Des fâcheux m’ont importuné. Mon encre était boueuse, Clotilde agressive, le temps capricieux... Et puis, j’avais passé la matinée près de Meudon, pour rendre visite à un ami. Meudon, c’est déjà la campagne. Mon retour en ville fut navrant. Certes, je n’avais pas eu le temps de jouir de la nature, mais je m’étais trouvé dans son atmosphère; cela suffisait à me rendre insupportable une architecture citadine. Ce manque de liberté! cet affreux manque de liberté!—Comme l’arbre se développe librement!—Comme la ligne des toitures est sèche!

Je me mis à rêver à mille choses vagues: courses dans le désert, goëlettes filant au plus près, promenades sur la frange d’un glacier... et ce sont des ruisseaux que je vois, et des ouvertures d’égout, et des tuyautages!... la ville m’apparaît sous la figure d’une congrégation de tuyaux: tuyaux de gaz, d’eau potable, d’eau sale, d’air comprimé... tuyaux aériens, tuyaux souterrains.—Oh! que cela me change des racines et des ramures!

Je n’ai jamais mieux compris ces constructions qu’imaginait Baudelaire aux soirs de spleen; ces paysages faits de colonnades, d’escaliers monumentaux et d’étangs morts.

Mardi, 2 avril.

Et je reste assis à cette table de café, en face de Ted Williams.

Je n’ose lui parler beaucoup, car je lui parlerais tout le temps de moi-même et je sais, d’autre part, qu’il ne faut pas ennuyer les gens, même ceux qu’on estime. Je reste donc à peu près silencieux, et j’écris ceci en une petite écriture compliquée pour que cela prenne plus longtemps. Mais pourquoi donc ai-je glissé ce cahier dans ma poche avant de sortir?... Je ne prévoyais guère... Sait-on jamais?...

Aujourd’hui, mardi, 2 avril, j’ai vingt-sept raisons d’être malheureux. Vingt-sept tout juste. Dans cette somme, une quinzaine de raisons ne sont pas sérieuses. J’écarte aussi trois raisons que m’a fournies Clotilde et dont je ne puis, honnêtement tenir compte.—Les autres ont du poids; l’une, en particulier, a mangé les vingt-six qui l’accompagnent.—C’est elle je pense, qui me donne ce spleen affreux... car il ne s’agit pas de détresse, encore moins de mélancolie... spleen est le mot qui convient: il a le son, les affinités, la température voulus.—Je me servirai de ce terme-là...

Mais... la vingt-septième raison, si importante?...

Eh bien, comme toutes les raisons du spleen, elle se cache avec subtilité. Parfois, il me semble l’entrevoir. Elle est ici, puis elle est là.—Elle m’échappe encore.—Je ne me souviens plus que des circonstances de ma rencontre avec elle.

C’était il y a une heure. Je regardais couler la Seine.—J’aime les fleuves. Leur cours régulier et sage invite à composer des lieux communs. Il est plaisant de voir leur peu de fantaisie, car un fleuve remonte si rarement vers sa source! Je regardais dans la Seine et me demandais avec mollesse quels débris pouvaient bien traîner dans la vase de son fond...