«Au fond de son lit, ta mère souriait avec béatitude.—Dans sa chambre, remplie d’un parfum vague, il neigea, quelque temps, des plumes de cygne, et ton père, homme insusceptible de s’abuser, vit un grand lys éclore au milieu de la table.
«Il y eut aussi des merveilles d’un moindre effet.—Trois tourterelles voletèrent, de ci, de là, le cœur poignardé. Une banderole rouge dessina dans l’air de longues arabesques, et le vieux buffet de chêne, où se cristallisent les confitures, prononça quelques paroles édifiantes.
«Puis les visites commencèrent.
«Un gnome des bois, peu connu dans le pays et dont le manteau semblait de la verdure vue à travers une émeraude, parut au seuil, escorté de sept nègres qui enfourchaient un seul cheval pie. En phrases lentes, que nuançait un léger accent belge, il vous octroya la grâce d’un discours où tes vertus, Clotilde, étaient célébrées déjà sans modération. A l’écouter, tu devais être la plus belle des femmes, la plus suave des amantes, un archétype, un parangon, une entéléchie, dirais-je, si tu pouvais comprendre ces termes biscornus.
«Des parents, des amis, des relations apportèrent leurs compliments. Une cousine créole vous offrit des perruches et des fruits exotiques; un oncle, qui revenait de Sumatra, vint se jeter à plat ventre devant ton berceau, et sa fille te donna un hochet sculpté dans la corne d’une licorne; l’archevêque dansa une passacaille sur la pelouse du jardin,—enfin le roi lui-même honora votre maison, félicita l’accouchée d’avoir, si proprement, su mettre au monde une telle merveille et proposa, pour l’enfant élue, l’inoubliable nom de Clotilde.
«Depuis ce jour, chacun tâcha de découvrir, sur ton jeune visage, les signes avant-coureurs de la perfection. Tes onze sœurs, ton père et ta mère, groupés autour du berceau, guettaient anxieusement les belles prémisses. Longtemps, ils ne découvrirent rien du tout, mais, un beau soir de septembre, ils s’aperçurent que tu louchais un peu...»
A ce moment de mon récit, Clotilde, se jugeant offensée, me giffla.
Jeudi, 28 mars.
Le spleen surprend comme un orage.
Le ciel était pur; voici qu’il pleut.—Nul autre avertissement que ce grand souffle qui fait frémir les arbres et porte les premières larges gouttes.—Le spleen est tout aussi brusque. A peine ai-je senti son approche qu’il est déjà dans le for de moi-même.—Si c’est durant le jour, il dérange la structure de ma vie; il me fait voir en tous lieux de monstrueuses difformités. Si c’est dans l’ombre, l’épreuve est pire. Les apparences diurnes se défendent un peu et refusent le travestissement que le spleen leur propose, mais, après la mort du soleil et, plus tard, quand les lampes sont éteintes, aux heures où l’on ne voit plus que des souvenirs, tout est faussé par le spleen, tout: formes, couleurs, sons et parfums.