J’en sais d’autres qui ressemblent à des humains. Je les vois mal. Ils sont flous et silencieux. Ils restent dans les coins de la fumerie, sans bouger, et me contemplent avec un sourire douloureux. Ils tiennent entre leurs mains des encensoirs d’argent d’où montent les plus beaux parfums, et, dans l’air chargé de la fumerie, les parfums de l’encensoir et le parfum nombreux de l’opium se mêlent, composant d’incroyables danses. Là, le commun ne verrait que volutes, spirales, tourbillons, arabesques, ou ne verrait rien, mais les fumeurs y lisent une écriture de sens mystérieux.
Et je sais des fantômes qui ressemblent à des orchidées, et des fantômes habillés de plumes multicolores, fantômes d’une tropicale splendeur qui chantent toute la nuit comme des flûtes, et des fantômes qui sont des eaux courantes, des phrases mélodieuses des brises, des verreries... Et je sais, enfin, des fantômes au profil dur et précis qui me hantent depuis le jour où je me suis habitué à la pipe.
Ceux-là sont trois, toujours les mêmes.
Trois vieux remords.
Et ces trois fantômes veilleront mon dernier soir, où s’envolera, vers le plafond nu de ma chambre et toute habillée de sombres fumées, mon âme odorante de bon fumeur.
Lundi, 25 mars.
«Ah! quelle patience il faut avoir! Jamais tu ne me dis une parole aimable! En somme, tu me méprises! Tu me traites comme une servante! Oui, oui, tu me méprises parce que je ne suis pas de bonne famille! Que veux-tu! Est-ce ma faute? Et d’ailleurs, mes parents étaient d’honnêtes gens! ils valaient bien les tiens! Et puis...»
Vous sentez, n’est-ce pas? que je vous transcris un discours de Clotilde. Il dura quelques vingt minutes et se termina par des injures. Comme Ted Williams, présent à la scène, souriait, j’ornai mon visage de l’expression la plus douce et, me tournant vers Clotilde, je répondis:
«Ma chère amie, tu te plains de ce que je célèbre trop rarement tes mille et une vertus. En effet, cette louange t’es due, mais je n’avais pas encore osé te l’offrir. Non! non! ne parle plus! je t’ai comprise! ne parle plus! écoute! je vais célébrer ton excellence et ton charme naturel, je célébrerai même ton origine glorieuse! Ecoute, ma chère enfant!
«La nuit que tu choisis pour venir au monde fut, entre toutes, la plus belle de l’année! Des gens de ton village assurent que les séraphins chantèrent des hymnes de circonstance et que le bruit délicieux leur en parvint. Les anges inférieurs accompagnaient cette mélodie en pinçant des harpes et en grattant d’autres instruments de forme désuète mais traditionnelle.