Ce qui l’ennuie, c’est le ton laïque des dimanches de ce pays. L’église étant trop éloignée, on n’entend pas les cloches.—Je ne connais à Clotilde aucun sentiment religieux, ni penchant pour la métaphysique, ni tendresse pour un métaphysicien... N’importe... Elle s’ennuie à cause des cloches absentes.
Que n’y avait-elle pensé plus tôt!—Une heure ne s’écoule pas sans que Clotilde fasse une allusion dont les cloches sont le sujet, et, devant moi, Clotilde, vêtue de gris (couleur d’âme accablée) et la ceinture serrée par une écharpe verte (couleur de culture), passe et repasse en regrettant les cloches, les belles cloches, le joli bruit des cloches... Même, à propos de cloches, elle emploie l’adjectif argentine, qui, avec le mot accorte et le mot succint, est un vocable que je ne puis souffrir.
Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? C’est tout simple. Nous sommes samedi soir. Demain matin, s’il fait beau, j’engagerai le cou de Clotilde dans son écharpe verte, je passerai l’écharpe sur le bras de l’arbre potence qui m’est si cher, et, sans me déranger (car l’écharpe est longue), assis à mon bureau, je sonnerai Clotilde comme on sonne une cloche... et cela ne manquera pas d’égayer le beau dimanche.
Ah! ah! que ce serait donc beau!... sonner Clotilde!... Quel noble jeu! et qui guérirait sa gorge délicate!... sonner Clotilde!... Ah! dieux de l’Hellade!... Mais je n’oserai jamais.
Vendredi, 22 mars.
Je me réveille à l’instant. Une brise m’a tiré du sommeil en froissant le feuillage de vigne qui fait à la fenêtre un cadre de verdure.—L’air est noir. Il y flotte encore une vive odeur de fumée. Puis, le flacon d’eau de Cologne que l’on renversa, il y a quelque temps, et la natte imprégnée n’ont pas fini de dégager leur parfum végétal.—Une autre odeur encore: celle de la fumeuse. Clotilde est accablée par un sommeil récent. Couché sur le dos, Ted Williams rêve; à quoi? Le Bénarès était bon, ce soir, et ma pipe avait toute sa douceur.
J’ai dû beaucoup fumer, pourtant, je me suis assoupi plus tôt que mes compagnons à cause d’une fatigue extrême.—Maintenant, c’est l’aube.—Un à un, les fantômes qui m’habitent vont sortir de ma tête et tourbillonner jusqu’à l’heure du crépuscule.
Saviez-vous que nous vivons parmi des fantômes? que nous ne faisons pas un mouvement sans qu’ils nous suivent? Ils écoutent nos paroles, ils examinent nos pensées à l’instant même où nous les concevons.
Chaque homme a ses fantômes. Ils bourdonnent autour de lui. Ils sont tristes ou gais. Il en est qui sont charmants et d’autres qui nous torturent. Ils ne nous quittent jamais. Nous sommes leur ruche. Aux heures de soleil, ils butinent dans nos alentours, mais sans beaucoup s’éloigner; le soir, ils se rapprochent encore et, quand nous dormons, ils rentrent en nous et nous façonnent des rêves.
Et ils n’appartiennent pas tous à une même espèce. J’en sais qui sont éphémères, qui brillent de mille belles couleurs comme certains papillons de Malaisie ou du Brésil, puis qui s’éteignent brusquement et disparaissent, ne laissant dans leur sillage qu’un petit soupir triste qui, lui aussi, disparaît bientôt.