Depuis une semaine j’habite, avec Clotilde, un paysage fait pour elle. Je ne sais s’il s’est modifié pour suivre les flexions de la beauté de Clotilde, ou si, par une divination savante, j’avais choisi ce lieu afin que, plus tard, il pût concourir à l’extrême violence de mon amour, toujours est-il que le décor, composé d’arbres et d’eau, et de ciel aussi (un peu noir), qui s’encadre dans la fenêtre de ma chambre, sied fort bien aux perfections de Clotilde, non point à ses perfections physiques, au grain de sa peau, par exemple, qui, vue au microscope, n’est sans doute pas moins rugueuse qu’une autre, mais à ses vertus morales, divines, vous dis-je, de haut goût, et, pour parler net, au grain de sa conscience.
Le paysage se décrit comme suit.
Une plaine grise, livide, une plaine en deuil. Des buissons que le vent amaigrit chaque jour. De temps en temps un oiseau perdu qui se plaint et passe... Mais c’est là un événement. D’ordinaire, il n’y a pas d’oiseau; pas le moindre cygne, pas le moindre paon, moins encore d’aigle royal; jamais un colibri, jamais un oiseau lyre, et, à le voir si peu souvent, j’oublie quelle est la teinte exacte des plumes du phénix.
De ci, de là, s’étendent des cultures, sinistres comme le sont parfois les cultures pauvres... et puis il y a la route, si droite que c’en est attendrissant, et si poussièreuse!...
Mais, je vais vous dire... et vous comprendrez l’importance de la chose: au bord de la route se trouve un arbre qui m’est cher. Tout nu, tout droit, tout noir. Je le crois mort depuis longtemps. On ne l’arrache pas, car il ne gêne personne. Il est découronné et n’a qu’une branche, très longue.—L’ensemble a la figure d’une potence.
Quand un de ces oiseaux éventuels dont je parlais tout à l’heure vient à passer, il se perche sur le bras de ma potence, et cela forme tableau.
A vrai dire, je n’ai pas choisi ce lieu tout à fait au hasard. Nous sommes venus nous installer ici parce que, non loin, se dresse un établissement thermal dont la laideur est inconcevable, mais où coule une eau bienfaisante qui guérira, paraît-il, la gorge délicate de ma Clotilde.
Or, ma Clotilde, dans cette station calme et familiale, s’ennuie affreusement. Ni flirt, ni soirée dansante, ni papotages!... D’ailleurs, depuis quelque temps, Clotilde s’ennuie beaucoup. C’est là le caractère qui la distingue, l’état normal de sa conscience. Sa vertu cardinale est de savoir s’ennuyer plus que de raison, excessivement et avec une certaine fièvre qui, si ardente qu’elle paraisse, ne l’est jamais que sub specie tædii, sans jamais devenir le précieux adjuvant des transports de l’amour, car aimer, ce serait, fut-ce un instant, le temps d’une secousse ou d’un demi soupir, s’ennuyer moins, et Clotilde, jalouse de son ennui comme elle ne sait pas l’être d’une personne, veut l’avoir à elle seule, bouche contre bouche et cœur contre cœur.
Elle connaît, elle affecte, elle joue l’ennui sous toutes ses formes. La langueur, l’engourdissement, la maussaderie, l’accablement alternent dans ses manières. Elle soupire et voici qu’elle pleure (d’ennui, bien entendu); elle sèche ses larmes quand elle trouve à s’exprimer de façon inédite, et je la vois faire de faux efforts (si vains que le mensonge se découvre) pour être gaie.
Les motifs de son ennui?—Elle les chercha ces jours derniers dans le paysage. La route l’ennuyait, et les oiseaux peu fréquents, et les cultures, et jusqu’à l’arbre potence, mais, ce matin, elle a trouvé mieux.