Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son ordinaire:
«Je parierais que tu ne fais rien!
—Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou, du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà, je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier: l’ennui!—Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet: œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets surtout pas de la dépeindre exactement.—Il y a trois jours que je ne suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que, d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des emplettes indispensables chez sa modiste.—Allons, mon ami, bavarde! bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre, partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un potager.—Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce marécage.»
Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle.
Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent, il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention.
«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais à écrire. Pourquoi ne pas continuer?
—Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!—Je n’ignore pas que tu montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as appris à fumer. C’est le plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais, mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui. Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus!
—Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!»
... Et alors, je me tus et me pris à songer.
Samedi, 9 février.