L’idée se développa.—Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal de mes délibérations intérieures.
Singulière démence!
S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon particulière.
Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions, à une époque où les rares gazettes étaient muselées, mais, de nos jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais à notre pauvre époque.
J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux.
«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?»
Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu, j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai.
Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler.
Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier:
«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière.