En ce moment, elle est étendue sur son fauteuil comme sur un lit. Elle est possédée par tout ce qui l’approche. Regarder ses yeux suffit pour en sentir la caresse, et sourire à sa bouche suffit pour en connaître le baiser.

Aujourd’hui l’air est un cristal impalpable. Le soleil ne se voit pas, caché qu’il est par toute la frondaison d’un chêne. Clotilde ne pourrait imaginer journée plus belle, même dans un de ses rêves... mais rêverait-elle d’une belle journée?...

En ce coin de terrasse, où, présentement, elle repose, le vent répand le parfum d’une tubéreuse et, gourmande, Clotilde y goûte déjà, tandis que le bruit frais du ruisseau qui passe non loin, lui fait mouiller ses lèvres avec sa langue fine.

Tout le jardin fleurit pour elle. Pour elle seule les oiseaux chantent et l’arbuste affolé qui secoue ses feuilles au bas de la terrasse ne tremble pas ainsi pour obéir à la brise, mais pour suivre la petite agitation spirituelle de mon amie.

Car, depuis qu’elle vit à la campagne, son esprit jadis si pondéré, ne connaît plus le repos, et, durant que sa chair s’obstine à vivre comme vivent les eaux mortes et les statues couchées, cet esprit bourdonne furieusement à la manière des moucherons.

Mais un jour viendra, où, quittant ce corps toujours offert en sa tranquille et bestiale beauté, son esprit fera de même que l’abeille qui délaisse, après y avoir butiné quelque temps, le calice d’une fleur ouverte.

Samedi, 20 avril.

Pas d’opium hier soir.

Clotilde avait cru bon d’inviter des amis et de leur offrir le spectacle et l’usage de ma fumerie. Elle considère l’opium comme une singularité esthétique. La bonne drogue est, à son avis, une chose infiniment distinguée. A vrai dire, Clotilde fume moins par goût que par snobisme. Je me retiens mal de rire quand, au restaurant de préférence, elle se tourne vers moi et dit, d’un petit air indifférent, mais d’une voix claire qui porte loin:

«Te rappelles-tu, mon ami, cette boîte de Bénarès que j’ai fumée toute seule?»