—Vous voulez encore du feu! Tenez, voilà mes allumettes.
—Non! c’est pas ça. J’ai pas envie de fumer. Ecoutez-moi, monsieur, je suis très malheureux.»
Etait-il cabotin ou désespéré, cet homme dont la voix lourde suppliait avec un ton si pathétique? Un simple mendiant, sans doute. Il était oiseux d’épiloguer.—Je tirai de ma poche quelques sous.
«Non, monsieur, j’ai pas besoin d’argent, j’ai de quoi vivre, mais vous pouvez me rendre un service. Je suis très malheureux.»
Cela devenait intéressant. Je me félicitai de ma promenade nocturne pour ce qu’elle m’apportait d’imprévu.
«Qu’y a-t-il donc?
—Eh bien! voilà, monsieur: j’en ai assez! je vous en supplie, accompagnez-moi, jusqu’au milieu du pont... Je veux me tuer et je n’ose pas... Je me tiendrai debout sur le parapet... Oh!... je ne résisterai pas... je ne crierai pas... On ne s’apercevra de rien... J’attacherai mes pieds avec mon mouchoir... Vous me pousserez... Faites ça, monsieur, faites ça pour l’amour de Dieu!»
C’était d’un tragique si gros que je répondis bêtement:
«Mais vous êtes fou, mon ami? Pourquoi ce suicide? Une histoire de femme?
—Non! non! c’est autre chose. Je veux me tuer parce que je m’ennuie. Ça a commencé un jour que je travaillais à l’ajustage d’une machine. Je suis mécanicien. Pendant que je vissais un écrou, oh! je me souviens! tout à coup, je me suis ennuyé! Je ne puis plus rien faire, je m’ennuie, je m’ennuie du matin au soir et souvent je ne dors pas, tant je m’ennuie. C’est horrible, si vous saviez! Et je n’aime plus boire avec mes camarades, je n’aime plus me promener; j’ai une connaissance, eh bien! je n’aime plus sortir avec elle! je m’ennuie trop, je m’ennuie tout le temps. Poussez-moi dans l’eau, Monsieur! comme ça ce sera fini!»