La voix s’amincissait jusqu’à ne plus être qu’une plainte d’enfant. J’avoue que j’étais très ému.
Brusquement, l’homme saisit mes deux mains dans les siennes et gémit:
«Oh! Monsieur! Monsieur! poussez-moi dans l’eau! Je ne peux pas tout seul! Voilà deux heures que j’essaye!
—Allons, mon ami, lui dis-je, faites quelques pas avec moi, nous allons causer de vos affaires.»
De vos affaires!... J’eusse aussi bien pu dire: des miennes!
L’homme me jeta un regard mécontent, presque mauvais, mais il me suivit.
Quelles étranges heures je passai jusqu’au matin en compagnie de ce désespéré qui avait simplement perdu le goût de vivre, qui s’était laissé surprendre par le spleen, un jour, sans y prendre garde, «en vissant un écrou!» Malgré ses phrases maladroites, et les reprises, et les redites, et les approximations, ah! qu’il m’a fortement décrit le mal dont je souffre, moi-même, sur un autre plan, et quelle déchirante douleur passait dans sa confession!
Je lui parlai longtemps, avec mille détails. Je tâchai d’être clair. En vérité, j’avais pour lui un sentiment fraternel. Il paraissait tant souffrir! Je crois avoir dit tout ce qu’il «faut» dire en pareil cas. Si j’ai quelque talent de persuasion, certes, je l’employai tout entier. Je me servis des pires rengaines, des lieux communs les plus éculés. Enfin, vers six heures, j’emmenai l’homme tout secoué, sans équilibre, aussi malade d’esprit mais peut-être plus sûr de lui-même, chez un de mes amis, constructeur d’automobiles et que je sais matinal. Je lui expliquai le cas. C’est un garçon intelligent, il s’occupera de mon homme. Il fera de son mieux pour l’intéresser au travail mais, quand je le quittai il me dit avec un peu d’étonnement:
«Qu’est-ce qui vous prend donc, mon cher? L’âme d’autrui ne vous est donc plus indifférente?
—Oh! lui dis-je, on aime à voir l’âme d’autrui souffrir du mal que l’on endure. On se sent moins seul. Adieu, mon ami, et merci de votre aide.»