«Avez-vous jamais considéré le sort du Juif errant qui jamais ne s’arrêta pour se refaire une âme? Son image m’obsède et je tâche d’entendre justement sa destinée.
«La nuit où il quitta la Palestine, Ahasvérus emportait avec lui un trésor de souvenirs. Son âme en était lourde. Il avait vu la colère des prêtres, il avait vu Ponce-Pilate et l’agonie dans le Jardin, peut-être avait-il entendu le coq chanter trois fois, il avait vu la couronne d’épines et le début de la Passion, il avait ri au passage du Christ, puis, brusquement, il était parti... Quel viatique de rêves!... Ah! Dieu! quel viatique!
«Dès lors, il marcha droit devant lui. Il marcha longtemps. Peut-être ne s’est-il pas encore arrêté, car personne, jamais, n’a parlé de sa mort. Le grand Pan est mort: le bruit de son trépas a couru sur la Méditerranée; les dieux, jusqu’aux plus jeunes, jusqu’aux plus beaux, avaient fini d’agoniser; l’Espérance même qui chantait doucement, assise sur la terre, et qui s’accompagnait avec des sons de lyre, est peut-être morte à son tour, mais le Juif errant n’a pas interrompu sa course et, s’il rêve, la nuit, ses rêves l’appellent sur la route, le poussent vers l’horizon, le harcèlent jusqu’à l’aube, et, à l’aube, il se lève aussitôt pour repartir.—Vraiment son supplice dépasse les mesures humaines, car il ne marche pas les yeux fermés... il regarde autour de lui.
«Il regarde les passants, les bêtes des prairies, les bornes de pierre, les hameaux accrochés aux collines; il regarde les rivières qui, comme lui, ne s’arrêtent pas sur terre, mais qui se reposent enfin dans l’océan, il s’occupe de la formation des nuages, il contemple la neige et les tempêtes, il voit des fleurs qui naissent, des fleurs qui s’ouvrent, des fleurs qui se flétrissent et chacune de ces apparences lui prend une parcelle de son âme.
«Chacune de ces apparences lui a pris une parcelle de son âme, de sorte que, vers l’époque où sa barbe fut blanche, il n’avait déjà plus d’âme du tout.—Son âme! elle était captive dans les méandres de la forêt, dans le lacis des ruisseaux, dans la trame des rayons du jour. Il l’avait donnée aux étoiles, à la lune naissante, aux comètes qui saignent pour annoncer les guerres. Des yeux de femmes l’avaient emportée et des rires d’enfants. Il l’avait livrée aux brises qui propagent des parfums et aux brises qui sont tissées de musique, à l’ouragan, aux haleines favorables. Les paons somptueux l’avaient prise en faisant la roue, les colombes par leurs plaintes et les rossignols par leurs vocalises. Son âme! elle restait accrochée aux ronces du chemin, aux buissons, aux épines, comme les loques des mendiants. Alors il dut repartir pour se former une âme nouvelle.
«Et c’est là son plus grand supplice.—Il sème son âme à tous les vents, puis il va la rechercher dans le creux des sillons; son âme se dissout dans la nature: il repart et la recompose; son âme meurt: il la fait renaître, puis encore il la voit mourir, et ce sera toujours ainsi. Jamais il ne s’arrêtera. Ce n’est plus un ordre de Dieu, c’est le voyage qui l’entraîne! Ahasvérus! le vrai voyageur! ah! mon cher! quel roman à écrire! quel roman!»
Lanthelme m’a reparlé de ce roman, aujourd’hui même. Il y pense toujours. Il y pense trop. Ce roman, Lanthelme ne l’écrira pas.
Lundi, 3 juin.
«Mais, ma chère! puisque tu n’aimes pas la campagne?
—Qui te dit ça? j’adore la nature!