Hélas! Hélas! je rêvais creux!

Dès que j’eus dit à Clotilde tout le désir que j’avais d’elle et mon intention de subvenir à ses besoins, il n’en fallut pas plus: la délicieuse enfant examina le côté pratique de l’affaire, puis, ayant réfléchi, accepta sans plus attendre.

Et ce fut moi qui me perdis dans le labyrinthe.

Vendredi, 31 mai.

Lanthelme a un peu voyagé. Notre ami Zanko l’entraîna, il y a deux ans, je crois, en Indo-Chine où il avait des affaires. De cette promenade, qui dura quelques mois, Lanthelme a gardé le désir de voyager encore et le sentiment très vif que cela lui était devenu impossible. L’idée de faire ses malles lui est insupportable. Il parle d’un paquebot avec effroi. On dirait que sa veulerie est doublée. Mais les voyages le hantent comme de vrais fantômes. Il écarte du voyage les trains, les bateaux, les gares, les hôtels. Il n’en retient qu’une vision toute idéale: Voyager! Il est possédé par ce mot. Il en est possédé d’une façon si vive, que lui, le pauvre homme sans ressort, dont la volonté est à ce point défunte, qu’elle ne concevrait pas un projet viable, a pourtant formé celui d’écrire, d’exprimer en phrases cette fièvre de voyages qu’il ne peut satisfaire.

Voici de quelle façon l’idée première lui vint:

C’était à Montmartre, dans quelque restaurant de nuit, (je ne me souviens pas au juste lequel.) Lanthelme était ivre, ivre d’alcool. Non point comme il le fut souvent, quand il jouait à saute-mouton avec les tabourets des bars, puis se mettait à quatre pattes, attendant que les tabourets prissent part au jeu, mais d’une ivresse douce qui n’avait plus le sens des proportions et gardait celui de la mesure. Il rêvassait, donc, les mains un peu agitées et griffant la nappe, le front coupé par une ride qui attristait son visage et l’œil protégé par l’immuable monocle, quand une petite négresse s’arrêta devant notre table, sourit, puis se mit à chanter.—Triste chant, plainte exotique, ébullition de voyelles douces.

Lanthelme était encore loin. Il ne parut faire aucune attention au jeune monstre arachnéen qui décrivait, en un patois mou, ses peines de cœur. Peu à peu, il revint jusqu’aux lieux où se trouvait son corps et, se penchant vers moi, il dit en paroles basses:

«Qu’elle est heureuse!—Elle a dû passer déjà dans pas mal de villes... Elle a chanté devant des hommes de races diverses, elle a vu des arbres, des maisons, des créatures, sous plus d’un ciel, et, pourtant, elle reste toujours identique. Elle verra d’autres choses encore: de l’héroïsme et des turpitudes, des banalités, plus d’une action singulière, mais je gage qu’elle ne changera point, car elle est insensible. Sa chanson d’amour le prouve, c’est une leçon bien apprise.

«Il est ainsi d’heureuses gens qui ne laissent rien de leur âme aux objets qu’ils regardent. J’en sais d’autres sur qui la pierre du chemin, la nuance du ciel, une figure humaine ont tant de prise que des parcelles de leur âme restent attachées aux objets qu’ils contemplent. Moi, je ne puis voir un sourire sans me donner un peu à lui, et, toujours, c’est diminué que je délaisse, en voyage, un bel horizon. Ceux-là qui se détruisent ainsi dans leurs voyages, sont les vrais voyageurs, mais, bien souvent, ils souffrent des peines cruelles.