Nous fumions depuis neuf heures du soir, en sympathie.

Cependant, svelte et nue comme une tige, notre Poussière se promenait de ci de là. Elle était satisfaite, elle était fatiguée. Elle attendait, sans impatience, que Luca Zanko voulût bien la désirer.

Ainsi, elle marchait languissamment, en jurant à voix très douce et de façon très obscène.—C’est son passe-temps favori.

Ses cheveux tombaient jusqu’au petit ventre en deux mèches minces et noires.

Mardi, 21 mai.

A l’époque où Clotilde était l’exclusive propriété d’un de mes amis et l’unique objet de ma convoitise, à l’époque où je ne connaissais pas encore le goût âpre et sucré de cette bouche, j’avais fait, un soir d’opium, les plus beaux rêves.

C’était, sur les bords d’un fleuve, une plantation d’orangers ronds, tout vibrants d’abeilles.—Imaginez!—Une poussière lumineuse occupe le ciel entier. Le fleuve est jaune, lourd d’une terre qu’il porte malaisément. Quelques roseaux, sur la berge, chantent leur chant et, dans l’air, quelques brises leur répondent. La plantation d’orangers dessine un jardin dont les allées sont saupoudrées de poudre d’or. Des buissons fleuris, des oiseaux qui vocalisent, des cascatelles, des vasques, des jets d’eau complètent l’agrément du paysage. C’est un labyrinthe aux verdoyantes combinaisons, un «piège à pucelles» qui déroute le promeneur.

Des sentiers bordés de hautes aubépines et d’un double rideau de troènes. Mille méandres pour aboutir et tomber court en des ronds-points sans issue. Là, rêvent des nymphes, au milieu de bassins dont l’eau verte semble depuis très longtemps inanimée. Il est doux de s’arrêter sur les bords d’une de ces vasques pour admirer l’agencement des marbres et de l’onde, pour regarder l’eau dormir, quelques feuilles flotter et la nymphe en songe.—Ce jardin, on peut le croire habité par une magicienne, si nombreux est son enchantement que diversifient les saisons et les jours.

C’était le décor de mon rêve. Je vous dirai maintenant pourquoi j’avais créé ce suave jardin.

Je projetais d’y entraîner Clotilde par l’appât d’une fleur à cueillir, d’une fleur dont je lui aurais cité le nom latin, prodigieux! Puis, je projetais aussi de perdre Clotilde dans ce méandre printanier, puis, enfin, de la séduire brusquement. Comme je la croyais honnête, j’espérais qu’elle se défendrait et ne succomberait que sous les charmes de la persuasion et par la complicité des fleurs de mon labyrinthe.