—Tais-toi! répliqua Zanko. Ne dis pas de cochonneries!

—Tu vantes les souvenirs! murmura Lanthelme d’une voix épaisse. Tu vantes les souvenirs! est-ce possible! Les souvenirs sont pour moi un supplice constant.

—Assurément! dit Zanko. J’ai voyagé en ta compagnie! Je sais que ta première visite, lorsque tu découvres une ville, est pour les égouts. Avec cet amour de l’abject, du malsain et de l’ignoble qui t’anime, il est malaisé de se faire un trésor de beaux souvenirs! D’une société, tu ne veux connaître que la crapule, d’un paysage, tu ne retiens que le coin dégradé. Non! il faut que les souvenirs aient déjà de la vertu pour qu’ils s’épurent encore dans l’esprit. Leur défaut est même de s’épurer trop.

—Que veux-tu dire? demandai-je.

—Ceci: qu’on ne sait plus regarder l’heure présente, tant l’heure passée est lumineuse. Avoir vécu diminue la joie de vivre. La survivance des souvenirs dégoûte de la joie comme de la tristesse. On se représente les anciens plaisirs trop vivement pour apprécier les nouveaux, s’ils semblent pareils par leur structure, et, se rappeler exactement qu’on a beaucoup souffert gâte un peu la souffrance.

—Il y a pourtant, dis-je, une émotion dont le souvenir reste toujours diffus. C’est le spleen que tu es si fier de ne point connaître. Il ne laisse pas de mémoire précise. On a toujours un spleen plus insupportable que le spleen passé.»

Zanko avait pris un air mélancolique.

«J’en viens à croire, dit-il, que les seuls bons souvenirs sont ceux qui durent peu. Les souvenirs anciens ont trop d’éclat. Il faut que les jeunes tuent les vieux; il faut que les jeunes aient toute la place, que les vieux s’oblitèrent, sans considération de qualité ou d’intensité, simplement à cause de leur date. On vit au milieu de souvenirs frais comme l’on vit au milieu de fleurs fraîches. Les souvenirs sont une litière qu’il faut changer chaque jour. Elle garde alors tout son parfum de fleurs séchées depuis peu, mais, en vérité, le parfum des vieux souvenirs est trop violent; il fait oublier les roses vivantes du jardin!»

Oh! Oh! Zanko devient lyrique, je crois! Ressentirait-il, sans l’avouer, la satiété des voyages?

Samedi, 8 juin.