Sous l’opium, on a ses entrées dans le monde de la fantaisie.
Je suis couché sur les nattes, je rêve à tort et à travers. Soudain, il me prend le désir de voyager. J’imagine un paysage de printemps, je colore le ciel, je dispose les arbres...
C’est le petit chemin creux que les vaches fréquentent au retour du pâtis et que les chèvres marquent sinistrement d’une empreinte fourchue. Sous les ormes vibrants, et les noyers qui tendent des fruits pas encore mûrs, Arlequin, vêtu d’un bel habit neuf (soie jaune et soie violette, avec des ornements de broderie), trotte d’un pied léger.
Il descend de la colline où, dans l’ombre, il vient de parachever une séduction. Il passe dans le chemin creux et fredonne un air de fête, parce que le ciel l’y engage et qu’aussi bien la mélancolie lui fut toujours mauvaise conseillère.
De temps en temps, il interrompt sa promenade et sa chanson, se frotte les mains, hume l’odeur du vent et repart. Mais, voici qu’il fouille dans sa poche et en retire un petit paquet. Il le pose sur une pierre. Il l’ouvre. Cela contient diverses choses, toutes étiquetées et enveloppées avec grand soin.
Arlequin les compte, les examine. Il tient l’une d’elles entre ses doigts, puis il la jette contre une ortie qui pousse dans la haie de ronces et murmure:
«Ortie! affectueuse ortie! je te livre une mèche de cheveux que me donna Colombine en souvenir de ses baisers, le soir où je la quittai pour me rendre en Sicile, pays vers lequel m’attirait le grand renom d’un volcan coléreux.—Adieu pour toujours, mèche brune! Oiseaux du ciel, tressez-la dans un nid!»
Il fait encore quelques pas, sourit, danse un peu de droite et de gauche, puis, près d’une épine, il chantonne sur un ton suave et bas:
«Epine! pittoresque épine! je te livre un billet doux que, pour me promettre sa couche et pour berner son père, la fille de Mezzetin m’envoya. Elle me supplia de le lui rendre, alors que je dus mettre la frontière entre les gendarmes et moi, parce que j’avais refusé d’aller sur un champ de bataille où il faisait très chaud. Et, pourquoi devais-je haïr le roi de Pologne? Pourquoi? De ce billet que j’ai gardé, brise, tu te joueras!»
Il ôte son masque, fait un geste amical pour saluer trois vaches qui passent, crache dans un rayon de soleil, puis, s’arrêtant devant un chardon superbe, il soupire: