Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher.
Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la figure.
Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le croire mort, Altano écoutera battre son cœur.
Vers deux heures du matin, Giacinto rentrera en jurant. Il gravira avec peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il sera saoul.
C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher. Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.—D’ailleurs, il finit toujours par se taire...
Et Altano, dans le beau silence noir, dormira tranquillement, et Dieu, coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu, assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges.
Samedi, 15 juin.
En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne réaliserai pas, hélas!
Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans fin.
Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je lui donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel elle mouillera ses lèvres.—Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords danubiens ou les bosquets roses de la Sicile.