Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle pourra caresser la funèbre épaule.
Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue, tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et, quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages d’une prose irréprochable.—Je les ai choisies.—Ce sont de magnifiques descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être engageront-elles Clotilde à rester plus longtemps de ce côté-ci du trépas.
Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée. On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu de temps séparée...
Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à faire tomber en faiblesse.—Il servirait à merveille pour les derniers instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle mourrait ainsi dans un évanouissement...
Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé d’indifférence, ces paroles ailées:
«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.»
Mon loup!
Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à une amie que j’aime bien, qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.—Cela vaudra mieux que de tuer Clotilde en imagination.
Dimanche, 23 juin.
On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.—Ce soir, au café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons, toutes les douceurs et l’exquis délire.