Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non, l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.—Par son désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son américaine absurdité. Les gestes étranges de l’acrobate, l’aspect soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent infiniment.

Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature. J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la sagesse.—Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie.

Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs subterfuges pour convulser.—Il donne, en effet, par ce moyen, de la gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis, il communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie.

Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?—Nous voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie inédite,—et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement, sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les nôtres.

A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves construisirent.—La nostalgie m’a donné des instants délicieux.

Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de pluie et les brises de crépuscule.—Il ressemble à la nostalgie, il en a plus d’un trait.—Il s’en distingue, toutefois.

La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est possible.

Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse Histoire des Boucaniers d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les relations de Stanley, voire à me ressouvenir de Paul et Virginie. N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague par son objet.—C’est le regret de n’être pas ailleurs, dans une sorte de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.—Certains poètes affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la quittèrent avant d’être sevrés.

Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés.

Ce spleen est la nostalgie de Thulé.