Jeudi, 27 juin.
Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi. Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent recours.
Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de nouvelles qui me furent aussitôt communiquées.
Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la passionnait. Elle voulait m’en apprendre les plus légers détails. Or, Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois, l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de saveur.
Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa paroisse.—A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon, le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos rossiniens.
J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai plus. Je pris un livre. Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins d’ampleur.
«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!... Sais-tu ce qu’il fit?...
—Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son bras, l’offrit au soleil.»
—Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...»
Lundi, 8 juillet.