Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je regarde Tchéragan, qui rôde alentour.
Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.—Un seul nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: daintily, comme disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et je désirais chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel.
Soudain le spleen me toucha...
Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui, tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées bandant mes yeux.—Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du souffle froid...
Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus, dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain.
Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé? pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe?
Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir.
Mercredi, 17 juillet.
On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures déplaisantes.—Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je perdis mon poids.—Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus que de raison.
Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi. Clotilde était chez sa tante.—La délicieuse nuit!—J’avais beaucoup fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles images se composer devant mes yeux.—Il était tard mais nous n’avions nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe dessinait dans l’air un fuseau rouge.