Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du sportsman, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus sain.—Je le vois constamment. Son absence m’est pénible.

Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui.

Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.—Il traîne encore la jambe.—Je pense que les grands voyages lui seront toujours interdits. D’ailleurs, il se console fort bien de sa mésaventure en faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.—Ted Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du ciel natal.

Vous décrirai-je Ted Williams au physique?

Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il se tient très droit.—Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu.

Et, voici Luca Zanko.

Vendredi, 15 février.

Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter la Verdure. (On appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler, gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme ce drôle mon ami.

De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il n’a d’autre profession constante que de voyager, dans un très vague but commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour d’être autre part: non point: n’importe où hors du monde, mais très précisément: n’importe où dans ce monde-ci qu’il estime fait à sa taille.—Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager.

Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en Corée?—Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote), débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne.