Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un bar ou sur un champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux, vagabond... peut-être fidèle.
Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors, compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans compter jamais.
Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse!
Je l’aime bien.
Tout de même... quelle tête de bandit!
Samedi, 10 février.
Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire. Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton, des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet de cochon rose qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal, la sensualité et la gourmandise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni barbe ni moustache.
Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote.
Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard, Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers.