Retrouvé une note que je pris, en voyage, au Volksgarten de Nymphenburg, dans la banlieue de Munich.

Laissant Clotilde à Paris, j’étais allé me promener avec Williams, en Allemagne. Vraiment, la dernière semaine avait trop duré. Certains soirs, Clotilde me faisait douter de ma qualité d’homme. Elle me traitait avec la désinvolture dont on use envers un vieux meuble. Je devenais, pour elle, un objet de rebut. A cette époque je ne la cravachais que par exception, n’ayant point encore découvert l’efficacité de ce remède, lorsqu’il est appliqué méthodiquement et de façon suivie.—Bravement j’avais donc pris la fuite, et, assis devant Williams, dans l’affreux Volksgarten de Nymphenburg, je crayonnais cette note:

Ah! ce n’est pas les Jardins sous la Pluie de Claude Debussy!... il tombe une pluie sérieuse, de celles dont on peut dire à l’avance qu’elles seront infatigables. «La nue prend la terre de près...» comme l’écrivit Claudel, enfin ce jardin public est vraiment d’une laideur insigne. Impossible d’y trouver le sujet du moindre rêve: des boutiques où l’on vend quelques pauvres sucreries dont le seul aspect rebute, des jeux de quilles, des portiques, des tables et des bancs... et tant de pluie sur tout cela!

Williams a voulu s’asseoir sous les arbres, boire de la bière et manger un de ces énormes radis noirs qui forcent à se promener ensuite, la bouche ouverte, avec des larmes plein les yeux.—S’asseoir en plein air! quel désir ridicule! le lieu est humide et l’arbre qui nous abrite vide ses feuilles sur nos têtes, à tout instant. J’ai cédé au désir de Williams: ce désir était humain. De quelle façon puis-je deviner pourquoi mon prochain trouve du plaisir à s’exposer aux averses? Il en trouve. Cela suffit! J’en trouve bien à être l’amant de Clotilde! Quel homme sain d’esprit coucherait avec Clotilde trois jours de suite? Quel homme la souffrirait plus d’une heure? Laissons mon ami Williams se tromper, si tel est son plaisir. Je vais m’occuper de moi-même: j’ai le spleen.

En considérant mon spleen, je lui trouve un allègement. Sur une estrade toute proche, des musiciens viennent de s’installer. Un toit de forme chinoise les abrite. L’orchestre est tout composé de cuivres. Il joue de la musique autrichienne. Il en joue beaucoup à la fois. Béatitude. Pourtant, nous sommes bien près de cette harmonie. Nous n’en perdons pas un éclat... moi du moins... C’est un déchaînement, un désastre... l’empire romain a dû faire un bruit analogue au jour de sa chute... et, tandis que Williams tâche à séduire par des sourires une servante humide qui s’empresse de table en table, je regarde la pluie, je regarde le marchand ambulant qui dispense des saucisses et que suit toujours une odeur de friture, je regarde les petits bourgeois tranquilles que leurs parapluies protègent mal, je regarde Williams qui, ayant renoncé à sa séduction, (il pleut trop), absorbe la spirale brûlante du radis noir qu’il se fit servir, et, surtout, j’écoute, j’écoute la prodigieuse musique!

C’est un bacchanal furieux, mais c’est aussi une valse.—Dans cette cohue sonore, dans ce fracas de notes tumultueuses, passent des borborygmes de titans, d’apocalyptiques soupirs. Les accords s’ébrouent comme des bêtes, cependant que les airs, déclenchés avec un étourdissant vacarme, hurlent, grincent et grondent par la voix surprenante du cuivre.—C’est toujours une valse, oui, mais une valse énorme... plus grande encore... sans mesure... et quels géants, fussent-ils germaniques, oseraient valser sur l’accompagnement de cette foudroyante bagarre de sonorités, de cette éruption de clameurs?

La musique frappe mon spleen, elle l’assomme, le culbute, le piétine à la manière dont les acrobates américains piétinent le plancher de la scène. Elle possède ma tête, elle me parcourt tout le corps, et, peu à peu, mon spleen s’amincit, battu comme une galette. Je ne suis plus moi-même, je suis une plaque sonore qui vibre avec docilité... mais chaque note me pénètre les os. Je crie, je demande grâce. Williams me regarde en riant. N’importe, le spleen est passé. Cet orchestre de bénédiction m’a guéri plus vite que ne l’eût fait Beethoven. C’est le massage brutal d’une courbature.

J’aime la musique... toute musique!

Samedi, 3 août.

Ah! l’affreuse idée! Je la sentais bien rôder dans ma cervelle, depuis quelques instants, mais elle ne m’avait pas encore attaqué franchement.—Je faisais les plus grands efforts pour que la besogne de nettoyer ma pipe devint absorbante et je m’occupais à cela, sans répit, ramonant le bambou avec le ringard, qui est une tringle de rideau, et récurant le fourneau, à l’aide du grattoir courbe.—Peine inutile.—Si absorbé que je fusse, je ne l’étais cependant point assez pour que l’idée absorbante et tortionnaire ne découvrît un moment d’inattention et ne pût se glisser en moi.