«Une chanson orientale empoisonne une âme passante.»
Toujours ce merveilleux prestige de la nostalgie.
Lundi, 29 juillet.
La mélancolie est une coupe d’eau fraîche bue dans la chaleur. La coupe du spleen déborde d’eau tiède. Elle ne désaltère pas.—Hier, dimanche, j’étais altéré de solitude et de repos; le spleen me harcela, toute la journée, en me laissant une mauvaise soif.—Ces affreux dimanches parisiens: la rue fiévreuse, la foule en parade et l’air factice de tout cela!
Un coin de ciel bleu, entre deux cheminées, peut procurer un spleen immédiat. Il donne une sensation d’infini plus vive que le vaste horizon, vu du sommet d’une montagne. On a le spleen de l’incommensurable au lieu d’avoir la mélancolie de l’incommensurable, la si belle mélancolie lamartinienne. Le dimanche, la joie des autres nous fait connaître l’éloignement de ce bonheur manifeste que nous rêvons et ne pouvons atteindre, comme le cadre des cheminées fait connaître la distance du ciel bleu.
Le dimanche a sur moi un effet violent: il fortifie l’horreur de certains paysages qui me donnent le spleen.—Un paysage mesuré, des allées de sable, des pelouses tondues, des buis taillés en boule conviennent à un deuil; des gouffres, des sapins foudroyés, des cascades sonores, conviennent au désespoir; la grande plaine étendue, un fleuve calme, des architectures de nuées, plaisent à la mélancolie, mais il n’est qu’un seul paysage où le spleen trouve son compte, où il se nourrisse et s’augmente, c’est le paysage pauvre.
Je l’aime et je le hais. Dans un paysage pauvre, on ramasse le spleen comme, au coin d’une rue, on ramasse un enfant trouvé.—Entendez-moi bien: je ne parle pas du paysage modeste, mais du paysage pauvre.—Un remblai de terrain lépreux où quelque vieux cheval s’agace les dents sur une herbe rase; un arbre, à demi vêtu de feuilles poussiéreuses, une maison grise dont les murs écaillés sont ornés de formules manuscrites, de dessins obscènes et d’affiches en lambeaux; des chardons, des tessons de bouteille, des papiers gras, des épluchures. Plus loin, une route, avec des poteaux télégraphiques. Plus loin, une usine à toit rouge. Plus loin, un horizon sale...
Et les dimanches accentuent parfaitement ces paysages, car, sur l’herbe, on voit des gens vautrés, débraillés, suants; ils dorment dans la chaleur, ils s’aiment quand vient le soir, et leurs soupirs de volupté n’ont rien qui rende joyeux, je vous assure!... A la branche de l’arbre poussiéreux, un chapeau est accroché comme à une patère et les papiers gras sont en bien plus grand nombre.
Si je pouvais tenir le dimanche pour un jour de repos et l’escompter toute la semaine, en verrais-je la pernicieuse horreur si clairement et serais-je touché par le spleen? Aurais-je un goût d’esclave, un goût humble et passionné pour le paysage pauvre, ce paysage dont il n’y a rien à tirer, ce paysage qui dessèche l’âme, où l’on voit la poésie du rebut, de la cendre, du déchet, ce paysage, vraie figure naturelle du spleen, puisque, aussi bien, le spleen est la poésie du déchet de notre âme?
Jeudi, 1ᵉʳ août.