Dimanche, 25 août.

Ted Williams m’avait trouvé si triste, hier, qu’il voulut me mener au théâtre. Je cédai, de guerre lasse, parce qu’il ne me restait rien de mieux à faire et qu’après une longue névralgie qui m’avait taraudé le crâne, le spleen était venu me sucer la cervelle.—Je souffrais beaucoup, je souffrais trop. Je le suivis. Mais la pièce était bête; nous sortîmes au milieu du second acte.

Quand je suis en bonne santé, le théâtre est un divertissement qui me plaît. La grande qualité des comédiens est qu’ils jouent d’ordinaire ce qu’ils se sont engagés à jouer. Camille ne fera pas un entrechat, durant ses imprécations, et Oronte ne déclamera pas une homélie, en place du sonnet. La parole, bien ou mal dite par l’acteur, parviendra, bonne ou mauvaise, triste ou gaie, à l’oreille du spectateur. Sous l’influence du spleen il en va autrement.

Le spleen nous entoure d’un halo spirituel que les émotions ne peuvent traverser sans se déformer. Alors le spectateur entendra une duègne par la bouche de doña Sol. Il verra une âme de traître dans le Cid. La personne de l’acteur lui semblera déborder sur le personnage. Il inventera, pour chaque geste, des sous-entendus dont le pître est innocent, et la voix du héros de drame aura des intonations de beuglant. Le spectacle, qui devait le distraire par son pathétique ou sa gaîté ou sa noblesse, l’attristera par un grotesque de caricature dont il accusera l’acteur ou le poète, mais dont lui seul sera coupable.

Je ne connais qu’un spectacle où le spleen s’apaise: celui que nous offre le café-concert. Je viens d’en essayer encore la vertu, ce soir même, car la pièce d’hier m’avait tendu les nerfs, odieusement.—Ah! quelles heures consolantes!—Si je vivais dans un café-concert, le spleen ne m’atteindrait jamais plus.

Du foin jonchait la scène, afin qu’on eût l’illusion d’une prairie fauchée. Là, des faneuses fanaient, suivant un rhythme espagnol. Le triangle et la grosse caisse provoquaient, avec les castagnettes et le tambourin, un délire à la fois andalou et pastoral, tandis que se trémoussaient et vociféraient les douze faneuses.

Les douze faneuses venaient d’outre-mer, à ce que disait le programme, et, pourtant, l’une semblait être berrichonne, une autre, provençale, une autre, dont le nez se relevait, normande, et gasconne, une autre dont l’oreille était griffée. N’importe! un programme ne peut mentir, et, d’ailleurs, elles étaient d’outre-mer par leurs saluts et leurs petites mines.

On mena des vaches sur la scène. Quelques bourgeois s’en extasièrent et les douze faneuses s’unirent en un chœur, pour célébrer la paix élégiaque des champs. Puis, une petite femme blonde représenta «le beurre», et une petite femme grasse représenta «le fromage». Alors les douze faneuses parurent de nouveau, après avoir changé de costume et s’être métamorphosées en vendangeuses.

Plus tard, un ténor roucoula longuement et un grand gaillard osseux fit des plaisanteries charmantes, (un peu lourdes, peut-être, mais charmantes néanmoins). Enfin, toutes les petites femmes éclatèrent de rire, d’un air très naturel, penchèrent leur joue droite vers leurs jupes lovées et dessinèrent des petits ronds naïfs avec le bout du pied.

Délicieux! Délicieux!