Comment mourir par l’esprit?
Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en dormant, mais les rêves vous ressuscitent, volens nolens. Et quelle chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe, sous des espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!) qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.—Me voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans les carrefours du sommeil?—J’en mourrais de honte!—Non,—dormir ne vaut rien.
Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant. Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.—L’alcool est un baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir.
A l’avis de Zanko, partisan des solutions nettes, si l’on veut tuer son esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.—Renaître dans la peau d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!—songez-y donc!
Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide, monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais, sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la fourrure d’un écureuil.—Les passions que l’on ne ressent pas, s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer, mettra en notre esprit, je le gage, comme un souvenir d’une existence antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle vie...
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques...
Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure, concierge à l’âme insatisfaite!
Vivez plutôt!
Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen: l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.
Mercredi, 9 octobre.