Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est beaucoup moins.
Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte! Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se mettrait soudain à braire, à beugler, à glousser, à barrir, et marcherait à quatre pattes.
Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un phénix-rastaqouère.—Et tout cela mangeait et tout cela buvait!—Ah! que l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi! J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud?
Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de lune, la lune étant toujours trop loin!
Jeudi, 17 octobre.
J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie. J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit, que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en sincérité.
Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de brusques lueurs rouges qui naissent et s’évanouissent suivant les convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises.
«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui, proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de «fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.»
Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits.
«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus supporter ton inaction, il m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre place...»