Il secoua la tête.

«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!»

Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses, presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler d’opium.

«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?—La dernière pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.—Et moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?—Donne-moi une tasse de thé, j’ai la gorge sèche.—J’ai su jouir de la vie mieux qu’un autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant le lit où je couche.—Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis l’homme-putain. Je suis un homme en carte comme sont les filles du trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi. Je suis l’homme-putain.»

Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le fard se serait écaillé mal à propos.

Jeudi, 31 octobre.

A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment insupportable.—Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands, qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques heures et se reposent dans ma petite ombre.

Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants. De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de trompe, et, quand elles m’aperçoivent, elles rient de me voir si solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs joyaux tinter dans le crépuscule.—Et aucune n’a fixé sur mes branches un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine.

Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre solitaire au milieu de la vaste plaine.

Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches, midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles s’éteignaient au matin.