Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui, retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins accablant, et cette solitude plus facile à supporter.
Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et... passer, dédaigneux de moi qui suis seul.
Le spleen mène vite à désirer la solitude. Il n’admet guère qu’une causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la fatigue.—On se rejette le ballon sans intention de vaincre,—par habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.—D’ailleurs, cet état oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a le courage d’émettre.
Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante et qui la moule!—Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse.
Oui, le spleen doit être savouré sans témoin, comme une rage de dents, au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun, chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a prié des gens pour s’en repaître.
Homo homini lupus... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise.
Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront assurément! où l’on dira:
«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!... je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!»
Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas, mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un allègement à mes peines!—Laissez faire! laissez faire!—C’est la cigarette du condamné!
Dimanche, 3 novembre.