Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on méprise!—Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus honorables que les miennes. J’en suis jaloux.

Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime beaucoup. Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que, dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi.

«Mon cher enfant,

«Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre.

«Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village. Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par toutes ces poutres.—Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais je ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.—Comme l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière, enfin je leur dis:

«Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous en remettre à lui et chasser toute crainte.»

«L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la cuisine.—Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme chêne avait crevé le mur de l’écurie.—La seule miséricorde de Dieu fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux mètres de là.—Vers une heure il y eut une accalmie.—Bobs en profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il vint me dire que la maison des Wesley s’était écroulée.—Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres gens et parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins, renversés au milieu de la route.—Les Wesley s’étaient montrés d’un courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez moi et les hébergeai pour la nuit.

«La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de la ferme que je possède, à huit milles d’ici.—Je priai Bobs de seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses habitudes et les chemins faciles.

«C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte. Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres, quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille.

«Le soleil était voilé par un ciel de plomb. Il pleuvait une pluie fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne pas perdre la tête.—Quel voyage!—De plus, il était malaisé de garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs d’arbres.—Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête: