—Parlez donc français! dites: l’ennui. Eh bien! travaillez! faites comme Cheftel, comme moi!

—Je suis rivé à mon oisiveté! J’ai une maîtresse...

—Vous l’aimez?... non, parbleu! si vous l’aimiez, vous ne vous ennuieriez pas!... Vous ne l’aimez pas?... Quittez-la!...»

Quitter Clotilde!

Dimanche, 17 novembre.

O Spleen! directeur de mes songes! délassement des guerriers sans valeur! pourriture de mon esprit! épargne-moi, ce soir, et permets que je vive de la vie bienheureuse des bêtes dans l’étable.

O Spleen! je voudrais être un passant qui n’aurait pas de rêves, celui-là qui se dit heureux, celui-ci dont la petite ambition est satisfaite, ou cet autre, qui ne pense plus!... Je voudrais être celui-là, celui-ci ou cet autre, pourvu qu’il fût libre de tes liens!

Donne-moi, tout au moins, le répit du condamné; accorde-moi la halte du voyageur, désigne-moi la source qui désaltère! O Spleen! régent de l’ombre! Toi qui doses les cauchemars! idole des hommes dans le désordre, enseigne-moi le secret de ton labyrinthe, le contre-poison de ta ciguë, le dictame de mes maux.

Spleen innombrable, obsédant, qui séduis et qui tortures, qui flétris les fleurs et ternis le plus beau rayon, dont l’essence est mystérieuse, dont la vertu ne se décrit pas, auprès de qui le désespoir semble doux, auprès de qui la tristesse est un pur délice, ô toi qui fais hurler dans l’ombre et se terrer dans le jour, Spleen fameux par tes exploits! Spleen couronné de jusquiames et de pavots, qui détestes voir s’épanouir les roses! Triomphateur sans rémission qui ne fais point verser de bonnes larmes et qui remportes tes victoires obscurément!

Spleen fulgurant, qui m’assailles au début d’un rire! Spleen patient, qui me guettes au coin des rues, qui me surprends dans mon fauteuil ou dans mon lit! Spleen qui dors entre les pages d’un livre, qui te mêles aux parfums, Spleen que je baise sur les lèvres de mon amie!