Toi qui parais au milieu des paysages, figure de la folie! lieu du désenchantement! toi qui rends stagnante l’onde spirituelle, écluse de mes pensées! barrière des brises! toi qui empêches le désir d’éclore! qui dessèches, qui changes en cadavre, qui entoures de bandelettes le plus vivant des songes! qui rends tout effort superflu! qui coupes toutes les ailes!
Spleen qui ravages! Spleen pénétrant! fléau de l’âme! erreur de Dieu! magicien que j’exècre et que j’implore!... donne-moi... donne-moi la paix de cette nuit!
Accorde-moi le repos pour une nuit!... Que t’importent, ô Spleen, ces quelques heures?... Pour une nuit!... sinon, je prendrai encore, sur cette table, un flacon d’alcool, ou la pire seringue, ou bien ce bambou et mon opium.
Mardi, 19 novembre.
Non! c’est trop! J’essaye de me faire une façade et je n’y parviens plus! Le masque se déchire. Je sors, je vois des gens, je les salue, je tâche de causer, d’être gai, de m’intéresser à leurs petites histoires qui, en somme, valent bien les miennes, «de paraître» enfin! et l’instant d’après, malgré tous mes efforts, le mensonge se découvre.
«Qu’avez-vous donc, mon ami? vous semblez changé! Physiquement... non, pourtant! votre santé est bonne, n’est-ce pas? Alors, quoi? des chagrins? des ennuis? Ah! la vie n’est pas facile à vivre tous les jours!... Allons! Adieu! mais, surveillez-vous! je vous trouve une mine fatiguée... l’air abattu!»
Notez que je n’ai rien dit... et ces gens me quittent avec l’idée arrêtée que je file un mauvais coton.—Mon regard a-t-il donc tellement changé, mon expression est-elle à ce point hagarde, que j’inquiète les passants?... car, je le sens bien, ce n’est pas l’hôpital qu’ils me prédisent, c’est l’hospice, l’asile, la maison blanche aux grandes cours!
Cela finira peut-être ainsi.
Je me vois déjà, lié dans un fauteuil, entouré d’internes qui noteront les traits de ma démence. Je me vois sous la douche. Je vois les instruments de psychiâtrie, les carnets de notes... Je fournirai des documents!—Que cette idée est donc plaisante: je fournirai des documents!—Et je vois, un peu plus tard, quand la maladie aura progressé, les infirmières qui me donneront à manger comme aux petits enfants; et j’aurai une serviette autour du cou, de peur que je me salisse.
La maison blanche, les grandes cours plantées régulièrement, les portes à grosses serrures, la salle des douches, les médecins, le chœur des fous qui hurlent, les fous malpropres, les fous hébétés, les fous extatiques, les fous furieux et les pauvres demi-fous... tout cela: ma patrie et mes frères de demain.