Plus avant! Balthasar ira plus avant, plus haut dans sa race, le long du chemin de la palmeraie, vers la statue de son grand-père, le roi glouton, le roi de la Prodigieuse Gourmandise.
Aussitôt, l'oiseau murmure, sur un ton léger :
« Comme le roi voudra… »
Et s'envole.
Une bouche ou, pour la dépeindre mieux, une gueule grande ouverte, armée de redoutables dents blanches, brillant sur un fond très sombre… on ne voit d'abord que cette gueule et deux oreilles en éventail. Les yeux, plissés par l'ouverture extrême de la gueule affamée, disparaissent, pour ainsi dire ; le menton se perd dans un cou puissant et, tout de suite au-dessous, c'est un ventre énorme, tendu, ballonnant, marqué au centre d'un nombril compliqué, peint en rouge. — Un ventre noir, un nombril rouge, une gueule caverneuse à denture d'ivoire, cela représente la personne entière du roi, la vertu particulière du dieu qu'il devint, son histoire, enfin, très simple : il monta sur le trône, il mangea, il mourut, la gueule pleine… Ce fut tout.
Or ce puissant monarque, tant vanté par ceux qui le virent se repaître de nourritures, les déchirer, les mordre, les mâcher et les engloutir, ce dévorateur déjà légendaire de tant de belles viandes, Balthasar, son petit-fils, ne l'admire plus. — Lui aussi mangea beaucoup et s'en fit gloire, comme il sied, mais par une faiblesse singulière, se rappeler les fameux festins, les beuveries sans fond où il se complaisait, hier encore, le soulève, à cette heure, lui donne des douleurs d'entrailles, étrangle sa gorge d'un hoquet.
L'oiseau ne chante ni ne persifle : laissant Balthasar à ses réflexions, il achève tranquillement un léger repas de graines tombées du feuillage d'alentour sur le front fuyant et plat du roi glouton. Il becquète, il picore, voici qu'il a fini.
Plus loin! plus haut!… Le roi Balthasar marche à grands pas sous le dais bruissant du feuillage ; il remonte la lignée de ses ancêtres, de ses dieux.
Celui-ci cherchait son contentement et sa renommée en amassant des richesses qu'il allait quérir jusqu'au bout du monde et déposait dans le palais bien clos dont il était le rusé gardien. Du roi de l'Insondable Avarice, les mains seules sont sculptées, le reste est informe, mais ces vastes mains prenantes se serrent sur un trésor. — Balthasar possède tous les objets de prix, les métaux rares, les pierres brillantes et chatoyantes que recueillit son bisaïeul ; cependant il ouvre rarement les coffres à triple serrure qui les enferment et, même alors, se lasse vite de les contempler. — Certains de ces beaux cailloux translucides retiennent dans leur masse une petite nuée, d'autres, une étoile, d'autres, un coin du ciel bleu ou le semblant d'un regard. Des vases, modelés par un artiste inconnu, sont tout encerclés de plaisantes histoires peintes, et il y a un sceptre dont la splendeur éclairerait la nuit, et des cymbales d'or dont le froissement doux surprend, et des flûtes d'ébène décorées, et des flûtes d'ivoire enchanteresses…