— Vanterie! car seul le gouverneur pourrait me déposséder d'un terrain qui m'appartient, or il ne se mêle pas de ces affaires.
— Nous l'y engagerons.
— Assez! J'ai tout dit ; je ne parlerai plus. »
Il ne parla plus, en effet.
« Nous sommes les plus forts, nous saurons vous soumettre, et, ce jour-là, qui est proche, au lieu d'une affaire pleine d'avantages, c'en sera une désastreuse que vous accepterez… Nous savons à votre endroit des choses généralement ignorées ; elles deviendront publiques… et pénibles. »
L'homme perdait patience : il aboyait. Le marchand ne disait mot. L'homme eut des mouvements de fureur, des gestes meurtriers ; ceux-ci, d'ailleurs, n'aboutissaient pas, car il était lâche. Et le marchand qui venait de s'asseoir à terre avec indifférence, les jambes croisées, cueillait autour de lui des petits cailloux et les jetait nonchalamment au loin, dans les cendres. — Il se leva enfin, sourit, voyant son accusateur époumonné, et d'un pas tranquille, partit. L'autre ne tenta rien pour le suivre ou le retenir : il était vraiment vaincu.
Sans tourner la tête, le marchand descendait vers Jérusalem d'une allure prudente. Il cherchait à ne pas trébucher dans les décombres. Il se parlait à lui-même et, si basse que fût sa voix, celui qui marchait à ses trousses, invisible et léger, ne perdait pas un murmure de ce discours.
« L'arbre m'appartient… Accompagné de Johel, Gareb et Kadmiel qui sont de vaillants bûcherons, je reviendrai demain, dès l'aube. Je l'entendrai gémir et craquer ; je le verrai choir. Une fois ébranché, il suffira de la grande charrette pour le transporter chez moi. Equarri, débité en poutres et en bûches, il sèchera dans le hangar. Je brûlerai les bûches, à l'occasion, mais je garderai les poutres, longtemps… Pourquoi? C'est un étrange esclavage que celui qui m'asservit à cet arbre! Le souvenir du bois détruit m'occupe peu : j'en ai d'autres, mieux situés, bien plus touffus, et cet arbre seul… Il donnera, je pense, deux poutres, quelques bûches : une grande poutre, certainement, une petite, et des bûches. — Si l'on transforme la colline en un calvaire pour les malandrins, et (qui sait?) si l'on découvre, un jour, le scélérat qui a mis le feu… non! non! même alors, je ne donnerai pas mes belles poutres pour le crucifier! non, jamais!… Il faudrait un crime très notoire, un criminel très haut placé : alors, peut-être… Ce serait en quelque sorte un honneur que d'offrir le bois de son supplice à ceux qui jugeront cet homme-là. Quand commettra-t-il son forfait?… J'attendrai… j'attendrai qu'il se révèle, celui qui trépassera sur mes poutres croisées… Mais comment, si puissant, mourrait-il d'une mort si honteuse?… Eh bien, je garderai mon arbre dans le hangar, jusqu'à ce jour, jusqu'à ce beau jour!… »
Ces paroles, il les disait d'une voix confuse, sans parvenir à les entendre justement : il les savait déraisonnables, souvent extravagantes, et s'il les prononçait par des mouvements de lèvres au lieu de les laisser informes dans son esprit, n'était-ce pas pour en mieux saisir le sens et la promesse? n'était-ce pas pour y croire? — Ainsi, se répétant le même rêve, fixant les détails, les circonstances qui l'accompagneraient, il se bâtissait laborieusement un ténébreux labyrinthe et se perdait en ses détours.