« Qui est-il? parle clair, parle net. »

Un seul regard droit des yeux mobiles donnait sèchement à entendre au vieillard que son interlocuteur n'admettait ni leçon, ni plaisanterie.

« Ne te courrouce pas!… L'Unique est un immense oiseau, le dernier d'une race lentement diminuée qui, naguère, peuplait la plaine. Mon grand-père l'affirmait, qui mourut à un âge avancé ; il me le dit quand j'étais enfant. Il le tenait de son grand-père, mais de leur vivant, l'un et l'autre n'avaient connu que l'Unique : celui-là. Les quatre murs que tu vois furent construits autour de lui afin qu'il ne pût s'échapper. Maintenant, il est trop vieux pour tenter la moindre évasion. C'est à peine s'il mange encore, par mes soins. Il ne sait que se plaindre un peu. Depuis cinquante années, je le garde et le nourris. J'attends qu'il meure, ce qui ne saurait beaucoup tarder. J'en aurai un chagrin profond, car je l'aime. Je crois que je le comprends. Comme lui, je me sens d'un autre âge et tous ceux avec lesquels je jouais jadis sur la route ou la prairie sont morts. Je souffre à cette pensée. L'Unique doit souffrir de même. — Tu m'as interrogé, passant ; j'ai répondu. Es-tu satisfait? »

L'homme haussa les épaules d'un air de mauvaise humeur.

« Attends-moi, dit-il : j'aurai d'autres questions à te poser. »

Il s'en fut, brusquement. Quelqu'un, sous les palmiers, lui faisait signe d'accourir. A si petite distance, le vieillard pouvait suivre les paroles et les gestes de cette rencontre.

« Le Maître n'est pas venu, disait un homme lourd, de stature massive, et qui boitait fort. Il veut réfléchir ; il s'abîme dans ses réflexions ; durant ce temps, la foudre inutile refroidit. Son épouse ne le quitte pas. Nous seuls t'avons suivi ; nous rôdions, non loin, dans la palmeraie. »

Une femme, la tête cachée sous un grand voile mauve, apparut qui demanda aussitôt :

« Quelles nouvelles? »

L'homme au pied léger répondit :