« Il repose encore parce que le jour l'aveugle ; il ne se réveille bien que la nuit, mais il se plaint, quelques instants, le jour comme la nuit, puis il retombe. »
Et, comme il disait ces mots, un murmure étouffé s'échappa du tas de plumes : ah! si lamentable, si pathétique!
« Ecoutez, Seigneurs : cela fait peine… »
Le gémissement s'amplifiait : plainte d'enfant malade, plainte que l'on sentait énorme et puérile, soupir d'agonie d'un corps monstrueux, mais aussi déploration d'une âme, peut-être expression d'un cœur.
« Il souffre! il souffre tant! Bien qu'il n'use point de paroles, bien qu'il ne chante pas de mélodie comme l'oiseau des bois et de la plaine, je le comprends néanmoins : je l'ai si souvent entendu! — Naguère, quand il lui restait quelques forces, il disait sa rage, et la palmeraie entière frissonnait sous ses cris. Maintenant, il se désole seulement en accents prodigieux. Parfois, je ne puis me retenir de verser des larmes en imaginant sa douleur.
— Comment l'imagines-tu cette douleur? dit celui dont la face rayonnait d'une beauté splendide.
— Songez donc!… il fut un temps, tout au début des âges, où la terre n'était point foulée par les hommes, où les dieux n'existaient pas encore. On ne voyait, ici-bas, que la forêt chargée de verdure, de lianes, de fruits ravissants, la plaine brillante de fleurs plus belles que les fleurs d'aujourd'hui, des rivières qui roulaient une eau de cristal, une mer, toujours bleue et sans vagues, reflétant un ciel sans nuées. Dans ce ciel, point de mauvais présages : le soleil, la lune et les étoiles n'y donnaient que leur seule lumière, et jamais la nuit n'était menaçante ni traversée par de sinistres voix… Je vous l'ai dit : les dieux n'existaient pas encore.
— Ce vieillard est bien impertinent! murmura le danseur.
— Tout à fait imbécile! grogna le forgeron.
— Qu'il se taise!