Mais la femme au regard secret leur fit signe de se taire eux-mêmes, et le vieillard poursuivit :
« Celui que je nomme l'Unique vivait alors au milieu de sa race, libre comme le vent, rapide comme lui, n'ayant pour bornes à son empire que l'orient et l'occident, les glaces hyperborées et les feux de l'extrême désert. Il parcourait ce monde en de longues courses paisibles et saluait ses frères au passage. Puis l'aspect de la terre changea : les dieux régnèrent, l'homme parut et, dès ce jour, la lutte commença. Le plus fort, pour assurer sa victoire sur le plus faible, le mit en esclavage, et l'esclave se vengea par ruse du maître détesté. L'homme se vengea des dieux : chaque peuple asservit le sien, le lia à sa race, de sorte que ces dieux dispersés en vinrent à ne plus se reconnaître sous le masque dont l'homme leur avait chargé la face. Ils se retirèrent dans une tour, dans une forteresse, dans un nuage noir, dans la forêt hurlante, et chacun reniait ses frères, disant qu'il était seul le vrai dieu, le seul dieu… Ah! vraiment ils raisonnaient comme des enfants ivres!… Mais les grandes bêtes (car il y en avait d'espèces nombreuses, les unes ailées, d'autres nageantes, d'autres coursières, toutes gigantesques,) les bêtes heureuses et libres ne purent vivre dans cette geôle que le monde était devenu. Elles moururent lentement, rongées de douleur, sur la cime glacée d'un mont, au fond d'un bois sombre, dans les abîmes de la mer… L'Unique nous reste, mais vous savez maintenant pourquoi il pleure. Il pleurerait davantage si ses forces le lui permettaient ; il hurlerait son désespoir, sa colère, son dégoût, avec la voix d'une trombe pressée dans un buccin de cuivre ; il crierait la honte des dieux asservis ou tyranniques, l'abjection des hommes enchaînés ou sanglants… mais il ne peut. »
Pâles, nerveux, secoués intérieurement par une fièvre qu'ils voulaient cacher, ceux qui entendaient ce discours fussent sans doute intervenus pour punir la trop vive insolence, si leur attention n'eût été appelée, à ce même instant vers le tas poudreux des plumes… Quelque chose tressaillait là, quelque chose en agitait la masse légère…
Un bec parut, tout à coup, un bec courbe de corne rouge, fruste, d'apparence inachevée ; puis la tête entière de l'oiseau dont les yeux éteints, vitreux, étaient manifestement aveugles ; puis un col qui se dégageait en ondulant comme le serpent python quand il se prépare au combat ; puis le corps même, blanchâtre, presque déplumé, aux courtes ailes inutiles ; enfin, se détendant par un ressaut subit, les longues pattes qui semblaient d'acier, effrayantes, onglées de rouge… et c'était là tout le monstre, dominant de haut un mur de quatre toises, gigantesque et bizarre, lourd et cependant fait pour la course rapide, terrifiant surtout.
L'Unique revivait… son dernier ami, comme touché par un songe, lui souriait les bras tendus, balbutiant des paroles enfantines et tendres, pleurant presque. Mais les autres ne bougeaient pas, ne disaient mot. — Ah! s'ils avaient pu se moquer de l'oiseau grotesque, rire de ce rire éclatant, irrésistible, auquel ils se livraient jadis, rire à pleine gorge, à pleins poumons, du divin rire dont la joie est immortelle! — Or ils se taisaient, ils tremblaient même.
Et l'oiseau leva son col au-dessus d'eux, leva sa tête au-dessus des palmes environnantes, leva son bec rouge vers le ciel, ouvrit son bec rouge et, soudain, poussa une clameur…
Oui, c'était bien, comme l'annonçait le vieillard, une trombe pressée en un buccin de cuivre : l'air retentissait alentour, l'air hurlait, portant au loin l'affreux regret des temps révolus, le désespoir de vivre seul dans un monde finissant, l'abandon souverain de toute espérance. Sous cette formidable voix, une tempête naissait qui battait les palmes, un tourbillon tordait la verdure du bois entier, et le cercle de ce vent furieux diminuait, serrait les murs de torchis, pressait de son sifflet clair la voix prodigieuse de l'oiseau.
L'Unique béait de son bec rouge, l'Unique vociférait… et puis, tout s'effondra. — Les pattes se brisèrent, le corps dépouillé fit une chute molle, la tête se détacha du cou, le cou ne fut qu'une énorme corde délaissée… Là-bas, tout là-bas, l'étonnante voix morte se répercutait en échos faiblissants.