Le vieillard hausse les épaules et sourit : depuis qu'il a franchi son seuil pour la dernière fois, n'est-il pas lui-même un mendiant? Il s'éloigne en tirant sa barbe grise.
L'homme riche a passé.
Quelques instants plus tard, on entend un bruit de sabots. C'est un âne très maigre que monte un jeune homme à l'air très grave. L'âne marche lentement ; le jeune homme réfléchit pesamment. L'aurore illumine le paysage d'alentour, les alouettes turlutent et s'exhaussent vers l'azur, tandis que la brise fait vibrer les oliviers suivant une fraîche harmonie, mais le jeune homme reste abîmé dans ses pensées, rien d'autre ne le touche et rien ne saurait l'en distraire. L'âne maigre marche à pas comptés ; le jeune homme réfléchit. Il se dit que cette heure est importante dans sa vie, qu'avant deux jours il aura gagné la grande ville où il compte trouver des maîtres illustres qui lui enseigneront la sagesse à laquelle il aspire et dont il ne connaît encore que les rudiments. Etre un sage, c'est là son but ; comprendre les énigmes de l'univers, en définir le sens pour lui-même, les expliquer à d'autres, savoir, en un mot, et, plus tard, nourrir les ignorants de ce pain des nobles esprits, de ce pain qu'il aura pétri ; s'entourer de disciples, vieillir, mourir enfin, respecté de tous, en définissant les lois de la vie. A cette œuvre il travaille depuis quelques années ; il n'est âgé que de vingt ans et chacun l'estime en son village, même le collecteur des impôts, mais que vaut l'estime villageoise? Le jeune homme grave aspire plus haut.
L'âne s'est arrêté brusquement et branle la tête de droite et de gauche. Il ne veut plus avancer ; il n'avancera plus ; il s'obstine. Le cavalier regarde autour de lui. — Ce cadavre, au bord de la route… Non, c'est peut-être un paysan qui sommeille… Alors, pourquoi couché de façon si singulière, comme après une chute, au pied de ce buisson? Sans descendre de son âne, le jeune homme se penche, puis il se prend le menton dans la main. Que faire? Interrompre son voyage, retarder son entrée dans la grande ville en secourant un blessé? Ce problème est de résolution malaisée. Le jeune homme grave hésite.
D'abord, il analyse ses désirs, il tâche de les bien concevoir, de ne les point surfaire ni les déprécier, puis il imagine le bénéfice qui lui viendra de l'une et de l'autre action ; ah! que ne peut-il l'exprimer par des chiffres! Il voudrait savoir si l'orgueil intime que l'on éprouve à faire un geste charitable suffit à compenser le détriment qui naîtra d'une halte en un moment pareil. Il examine, il étudie. Une expression satisfaite apaise peu à peu son visage, efface les rides attentives qui marquaient son front. — Il se décide enfin et murmure :
« Sans nul doute, c'est un cadavre… Allons! marche! »
L'âne ne bronche pas.
« Marche donc! bête de malheur! »
Les longues oreilles ballottent mollement, mais les quatre pattes restent fichées.